Bastien Vivès, nouveau prince de la bande dessinée

À la Une

Le prolifique et marginal Bastien Vivès s’est lancé dans un vaste projet de manga, Lastman. Capable de jouer sur tous les terrains, le dessinateur de 29 ans, qui a conquis critiques et lecteurs, tente d’expliquer les raisons de son succès.

Un virtuose de 29 ans, nouveau visage de l’exception culturelle française

Il sourit peu, ne rit jamais, est toujours drôle. Installé à la terrasse du café Bidule, rue Faidherbe (Paris XII), avec son sweat en laine, ses longs cheveux et ses lunettes rondes, Bastien Vivès, 29 ans, a un look d’intellectuel des années 1970. « C’est l’endroit où je vais quand je dois descendre », explique-t-il en commandant un soda. Nous sommes à deux pas de son quartier général, l’atelier Manjari, où il travaille avec ses partenaires Michaël Sanlaville et Balak sur un ambitieux projet de shōnen (manga au long cours) à la française, Lastman (Casterman). Avec trois tomes finalisés (le numéro 2 sort le 12 juin) et un objectif total de douze volumes, les compères produisent à un rythme effréné. « C’est compliqué d’essayer d’avoir un gros projet éditorial, commente Vivès, Casterman joue la carte nickel. Si on se plante, ce sera de notre faute. » Une série qu’ils n’auraient peut-être pas pu entamer sans la notoriété de Bastien. « J’ai cette opportunité. J’ai un public. Les journalistes parlent de mon travail. Maintenant, je peux faire ce que je veux. »

Au moment de signer pour Lastman, Bastien s’est dit : « Putain ça y est ! J’ai fait mes armes. » Et quelles armes ! Plus de vingt publications, la critique à ses pieds, ses chefs-d’œuvre d’épure Le goût du Chlore et Polina (Casterman) traduits dans sept langues, des sorties en Chine et au Brésil. « Ce sont de toutes petites niches de lecteurs, relativise l’auteurPolina a été tiré à 1500 exemplaires en anglais. » Son humilité affichée n’y changera rien, Bastien Vivès est la nouvelle star du monde de la bande dessinée. « Je crois que j’ai fait des bouquins qui ont plu aux meufs, ce qui est rare dans la BD », analyse-t-il. Selon lui, les lecteurs aiment la sincérité avec laquelle il tente de magnifier le quotidien. La petite Polina est une danseuse semblable à cent mille danseuses, mais par son histoire merveilleuse et le trait de Vivès, la bande dessinée atteint l’état de grâce et permet « de s’évader quelques secondes » avant de revenir à la réalité. « Le simple fait de sentir que Polina existe vraiment dans la tête des gens quand ils m’en parlent, c’est une grande fierté », confie le créateur, ému. « Pouvoir donner vie à quelqu’un, c’est incroyable », ajoute-t-il.

« Mes bouquins ne sont pas politiques »

Vivès est habité par le goût de l’original, c’est-à-dire du hors-norme. Il peste contre l’uniformisation de la production artistique, prend l’exemple des séries télévisées. « Tu changes la couleur de cheveux et le prénom et tu fais six saisons, ça n’a aucun intérêt. » Les héroïnes de La Grande Odalisque (Dupuis) sont outrageusement belles, comme il est normal qu’un mannequin ait des proportions saisissantes. Ce pourquoi le dessinateur plaide pour le culte du corps. « Je n’ai pas envie de voir mon slip porté par un type tout pourri », observe-t-il en évoquant une campagne de publicité qui met en scène des gens « normaux ». « Et les meufs savent très bien qu’elles ont un peu de hanches. Après, si leur mec n’est pas un connard, il leur dira quand même qu’elles sont les plus belles. »

En 2012, le dessinateur a publié ses notes de blog (Delcourt), dans la collection du mentor Lewis Trondheim. Dans ces scènes de la vie quotidienne (La Famille, l’Amour, La Guerre…), Vivès s’amuse à démonter les codes sociaux et à mettre en scène les fantasmes de ses contemporains. Quand on tente d’analyser le fond de ses planches, Bastien se refuse à tout commentaire. « L’interprétation, ce n’est pas mon problème. Mes bouquins se sont pas politiques. A part peut-être Les melons de la colère (Les Requins Marteaux)« , une bande dessinée pornographique et incestueuse où une jeune fermière naïve se fait violer en groupe par les notables de sa ville. Si le titre évoque Steinbeck, l’auteur désamorce :  » Ça, c’est un choix de l’éditeur. Moi je voulais l’appeler Le vent dans les meules. »

Toujours décontracté, pince sans-rire et provocateur, le personnage peut agacer. Pour certains observateurs, Vivès est un fumiste. « Je n’aurais pas ce succès si j’étais un branleur, se défend-il, je fais mon travail de manière sérieuse, mes personnages sont aboutis, je suis honnête. » Tellement honnête qu’en remerciement pour les services rendus pendant ses années étudiantes, il s’est récemment acheté une licence Photoshop « au lieu d’un aspirateur à mille euros ».

Le triomphe de l’éternel adolescent

Depuis l’enfance, Vivès est un obsédé. Par le dessin. Il confesse qu’il « n’a jamais su faire que ça ». Pour comprendre sa liberté de ton, il faut étudier le bédéaste débutant, encore amateur. En 2005, il se crée une petite notoriété sur Internet par son personnage de Poungi la racaille, un pingouin paumé qui traîne dans les salles de jeux en réseau et insulte des filles à la poitrine opulente dans la rue. Facebook n’a pas encore traversé l’Atlantique, c’est l’époque des Skyblogs, de MSN-Messenger, de la démocratisation des jeux en ligne, de l’émergence d’un phénomène qu’on commence alors à définir par l’anglicisme « geek ». Avec le ridicule mais atrocement réaliste Poungi, le jeune Bastien révèle déjà son talent pour la caricature et son sens de la mise en scène.

Huit ans plus tard, ses œuvres, sérieuses ou non, s’arrachent dans les temples de la consommation culturelle. Elles sont le fruit de l’esprit rêveur mais appliqué d’un enfant sérieux. Comme tous ces artistes qui ont refusé de passer le cap de la puberté, Bastien Vivès est un authentique créateur d’univers. Un adolescent attardé en passe de devenir un maître du neuvième art.

Jean Morizot

Et sinon un petit dessin :

« Si je voulais gagner de l’argent, je ne ferais pas de BD »
À la Une

Frigide Barjot répond à Karl Zéro et ne lâche rien

Christianisme, famille, avenir… En marge du mouvement des mères veilleuses qui a été lancé dimanche, Frigide Barjot s’est confiée sans retenue pendant une heure.

Frigide Barjot entourée des mères veilleuses

En ce début d’après-midi, une vingtaine de personnes s’attroupe au pied du mur de la Paix, à l’entrée du Champs-de-Mars (Paris VII). Dix mères veilleuses y sont installées depuis dimanche soir. Ces mères de familles combattent le texte de loi sur le mariage pour tous, dont le vote définitif doit avoir lieu aujourd’hui à l’Assemblée nationale. Hier encore, leur mouvement était méconnu. Pourtant, les journalistes sont présents. Frigide Barjot, l’égérie de la Manif pour tous, est venue leur apporter son aura médiatique. Elle martèle son discours : « Un ventre, du sperme, des ovocytes, des gamettes, ça ne se vend pas !  » Les grandes chaînes ont leurs images. Elles plient bagages. Dernière question :  » Quand on voit votre capacité à drainer les médias, on se dit qu’il y a une Barjot-dépendance chez les manifestants… » Elle se réfugie au milieu des mères veilleuses. « Expliquez au journaliste comment je vous manipule, que c’est la dictature de Barjot ! » Éclats de rire. Virginie Tellenne fait du Barjot. Après un moment de flottement, elle revient vers nous, s’excuse. La discussion s’engage. Elle va durer une heure. Assise sur la pelouse du Champs-de-Mars, pieds nus, Frigide se confie sans retenue.

« Il y a des millions de gens qui pensent ce que je dis »

Papillonnant l’air de rien dans sa robe noire, Frigide Barjot, cet après-midi, a encore montré qu’elle est une des composantes du succès des Manifs pour tous. Principalement parce qu’elle est parvenue à décomplexer une frange des catholiques français. « C’est normal, il y a des millions de gens qui pensent ce que je dis, estime-t-elle, et ce que je dis, c’est je vous aime, je vous aime, je vous aime. » Convertie au christianisme il y a une dizaine d’années alors qu’elle n’avait « jamais eu la foi », elle refuse de faire le lien entre ses convictions spirituelles et son engagement dans le débat qui divise le pays. « Ce n’est pas un sujet religieux, mais politique. Pol-éthique. » Toujours est-il qu’elle a trouvé sa voie : « Je suis entrée dans mon sacerdoce, dans ce à quoi j’étais appelée. »

Sous le feu des projecteurs, depuis la naissance de la Manif pour tous en novembre dernier, alors qu’elle n’était « connue que dans quelques milieux parisiens », elle affirme être ici à sa vraie place. « Ce sont des valeurs universelles que je défends. N’essayons pas de changer les hommes, sinon il y aura de la casse.«  Elle va chercher une cigarette, laisse ses chaussures et son téléphone dans l’herbe. Des admirateurs s’approchent. Interrogée par deux jeunes filles, elle dénonce les « actions insupportables des homophobes du Printemps Français« , mouvement d’ultras dirigé par Béatrice Bourges, une ancienne camarade de lutte lors des manifestations. Quelques instants plus tard, un père de famille la félicite timidement. Frigide Barjot fait la bise à sa fille. « Ah vous êtes de Brest. Il n’y a pas de manifestations chez vous ? il faut aller à Rennes alors. » Au moment de poser pour la photographie-souvenir, la militante ressurgit, et glisse en souriant. « Un papa, une maman, deux enfants. »

La nouvelle vedette de la famille

Frigide se lève, dit qu’elle a besoin de se reposer. Elle ramasse un caillou en forme de cœur. La discussion dérive sur sa situation familiale. Elle a souffert de la lettre ouverte publiée par son beau-frère Karl Zéro.« Si Karl a des choses à me dire, je suis ouverte à la discussion. Mais il n’a même pas pris la peine de m’appeler ! » Frigide regrette d’autant plus : « Il avait pourtant promis à Basile (Bruno Tellenne, époux de Frigide et frère de Karl Zéro, ndlr) qu’il ne m’agresserait plus en public. Bon, il n’a pas tenu sa promesse… » Selon elle, son beau-frère a du mal à supporter son accès soudain à la notoriété, quand lui « peine à faire la promotion de son livre » sur Luka Rocco Magnotta. « Il a fait de la peine à sa mère (Annick Lemoine), une femme formidable, qui m’a tant aidée dans ma conversion ! » Et d’ajouter, lasse, « en tant que chrétienne, je pardonne. Mais il faut que la personne le demande… »

Jean Morizot

 

À la Une

Sans intervention, la gangrène Al-Nosra rongera toujours plus la Syrie

Le journaliste et photographe indépendant Jean-René Augé, 25 ans, en est à son troisième voyage auprès des rebelles syriens. Il évoque la récupération de la contestation par les jihadistes, principalement représentés par le front Al-Nosra, qui marque un tournant dans la guerre civile. Les enjeux sont immenses.

Les Syriens, actifs ou passifs, voient la ruine de leur pays s’aggraver un peu plus chaque jour

Le front jihadiste jabhat al-Nosra fait beaucoup parler en ce moment. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce groupe ?

Le premier acte marquant d’Al-Nosra en Syrie a été l’attentat du 23 décembre 2011 à Damas. Un attentat aux voitures piégées et béliers contre l’un des centres des services de renseignements du régime de Bachar Al-Assad. Cette attaque, qui a fait une trentaine de morts, a eu un écho mondial. A l’époque, le mode d’action du groupuscule était inédit et tendait à appuyer la thèse du régime de Damas, à savoir que les rebelles sont des terroristes islamistes. Beaucoup d’observateurs ont d’abord pensé que cette attaque spectaculaire avait été orchestrée par Damas pour redonner un peu de crédibilité au régime. C’était en fait la première sortie au grand jour d’Al-Nosra.

Comment le front fonctionne-t-il ?

Cela reste très secret et obscur. En tant que journaliste occidental, il est particulièrement difficile d’entrer en contact prolongé avec ces combattants. Mais il est évident qu’Al-Nosra fonctionne sous forme de groupuscules terroristes, disséminées dans le pays sur le modèle d’Al-Qaida.

Qui sont les soldats d’Al-Nosra ?

Al-Nosra est, à la base, constitué d’une majorité de syriens mais cette part tendrait à diminuer au fil du le temps au profit de djihadistes venant d’autres pays arabes et d’Europe. Il faut souligner que dans le pays, peu de groupes de combattants s’affilient au mouvement, même s’ils en saluent les victoires. Pourtant, d’après les dirigeants d’Al-Nosra, leurs membres se compteraient par milliers. L’estimation la plus haute parle de 6000 hommes.

 Ce groupe islamiste est le principal. Comment est-il devenu si puissant ?

C’est là le cœur du problème. Pour combattre en Syrie, il faut du soutien en amont. Trouver de la nourriture, de l’essence, des armes, des munitions et surtout de l’argent… Seuls quelques postes frontières en Turquie sont ouverts aux rebelles. Cette situation rend toute action logistique complexe. Or les Syriens ont depuis longtemps compris que punaiser le shahada sur fond noir, le drapeau utilisé par les islamistes, à l’arrière de leurs vidéos, permet d’attirer la sympathie de mouvements islamistes étrangers riches, qui fournissent du matériel. Je veux parler des pays du Golfe, de l’actuelle majorité turque ou encore des frères musulmans, pour ne citer que les plus connus. S’allier à ces puissances, c’est parfois le seul moyen que trouvent les rebelles pour vivre. Le cas d’Al-Nosra en est symptomatique. De leurs techniques de combat aux idéaux qu’ils portent, tout vient de l’extérieur de la Syrie.

Le photo reporter Jean-René Augé devant une carcasse de blindé. photos JRAUGE

Peut-on parler d’une islamisation “par défaut” ?

En se rapprochant des extrêmes, les bataillons d’autodéfense syriens se sont exposés à la radicalisation des plus faibles de leurs membres. La mouvance salafiste connait une progression inquiétante en Syrie. A l’intérieur des bataillons de la large ceinture de Damas, de véritables sous-groupes se sont constitués. Ils continuent de se battre aux côtés des autres rebelles mais ont développé leurs propres réseaux. Ils sont ainsi mieux armés et plus organisés. Sans le revendiquer et bien cachés dans des katibas (brigades), qui ne sont pas toujours fières de porter en leur sein des islamistes, ils appliquent un mode d’action et de représentation très proche du front Al-Nosra.

Peut-on dire qu’il y a un avant et un après Al-Nosra ?

La situation actuelle de la Syrie peut être la cause du développement de ces groupes plus radicaux. Il y a deux ans, beaucoup des jeunes combattants, désormais salafistes, nourrissaient le rêve de rentrer dans l’armée, d’accomplir de brillantes actions. J’ai même eu l’occasion de rencontrer un véritable transfuge… Un ancien shabiha (milicien du régime) devenu combattant auprès des plus radicaux salafistes qu’il ait trouvé. Son désir de se confondre dans un groupe radical au fonctionnement sectaire l’a fait changer de camp.

Al-Nosra est un groupe sunnite. Les autres confessions ont-elles leur mot à dire ?

Le développement historique de la Syrie s’est fait à travers le contact des confessions. La ville de Damas a accueilli les trois religions du Livre. Dans le contexte actuel, il est très difficile d’estimer quels sont les pourcentages exacts de population acquis aux rebelles dans chaque communauté. Une seule chose est sûre. La révolution en cours est menée par une écrasante majorité de musulmans sunnites. Ce qui est normal puisqu’ils représentent 70% de la population syrienne. Cela ne veut pas dire que chaque combattant fait ses cinq prières par jour…

Les principaux ennemis des sunnites sont les alaouites (secte chiite du clan Al-Assad). Le risque d’une dégénérescence en guerre confessionnelle est grand…

C’est naturellement ce qu’il y a de pire à craindre. J’ai assisté à des combats d’une violence que je n’osais pas imaginer entre rebelles et miliciens alaouites du régime. Depuis le début de la révolte, la communauté du président Bachar Al-Assad se sent en danger et réagit aux extrêmes. Pour eux, c’est peut-être une question de survie… Le pire peut se passer à la fin de la révolution si les rebelles gagnent. Toute l’atrocité de cette guerre peut se retourner vers cette communauté en une tentative de génocide alaouite, entre Lattaquié au nord et Tartouze au sud, la ville d’origine de cette secte.

Comment, selon vous, la situation va-t-elle évoluer dans les prochains mois ?

Sans soutien international sur le terrain, les rebelles syriens ne peuvent que prier et remettre leurs existences entre les mains d’une puissance supérieure. Cette précarité offre un terreau favorable à tout prédicateur arrivant avec une valise pleine de dollars ou des munitions. Malheureusement pour l’occident, les réseaux radicaux ont, eux, une action de terrain. Ils parviennent à rallier, en tout cas en surface, une partie de l’opinion syrienne, plus écoeurée par l’attitude de l’Europe et des Etats-Unis que favorable à l’islamisation de la société. Al-Nosra n’est que le groupe médiatisé d’un phénomène qui prendra toujours plus d’importance en Syrie s’il n’y a pas prise de conscience dans la société syrienne et dans la communauté internationale.

Et l’Armée syrienne libre n’envisage pas de réagir ?

Par chance, l’ombre faite par Al-Nosra à l’ASL a été remarquée. Depuis un mois et demi environ, les accrochages se multiplient entre combattants de l’Armée syrienne libre et membres de Jabhat Al-Nosra. Ces combats sont un signe positif car ils signifient que toute la Syrie ne se laisse pas nécessairement entraîner sur une voie religieuse radicale. Mais en même temps, ces affrontements tombent mal. Toute dissension affaiblit militairement des rebelles qui parviennent à peine à garder la tête hors de l’eau face à l’armée de Bachar Al-Assad.

Jean Morizot

À la Une

Portrait de peintre : Charbel Samuel Aoun, retrouver la vérité par la Nature

Supper of poverty, Charbel-Samuel Aoun, 2011

L’artiste peste contre la nuit tombée, qui a jeté l’ombre sur le savant agencement de son jardin. Il bataille entre les arbres, montre d’énormes citrons, des chênes de Palestine, des feuilles de myrte. « Je sais que vous êtes ici pour ma peinture », s’amuse-t-il devant la mine intriguée des visiteurs nocturnes, « mais c’est ici que tout commence. »

Pour élaborer ses toiles, Charbel Samuel Aoun, peintre-sculpteur libanais, utilise les matériaux de son petit jardin d’Eden. Il assemble des branchages qu’il recouvre de peinture. Ses œuvres évoquent souvent « la souffrance, la sécheresse, la mort, des états humains qu’on retrouve dans la nature ». Une nature qui est au centre de sa création, à  tel point sur ses peintures les plus récentes, on distingue à grand peine les formes humanoïdes que cachent les voiles végétaux. L’artiste a pour objectif de « parler de l’être, mais pas à travers sa forme ». En se dégageant des formes, il désire prouver à ses concitoyens qu’un certain équilibre est trouvable« Avec tout ce qui se passe autour de nous, je voulais parler de la stabilité de la nature. »

La bicyclette, 2009 ; « Quand tu passes par Beyrouth, tu sens la suffocation des gens qui y vivent. »

La nature contre le social

« La nature au Liban disparaît, déplore Charbel. Les bâtiments s’implantent partout. Personne n’est intéressé par la nature dans cette zone de guerre ». « Le social nous a envahi, comme s’il n’existait que cette réalité, enchérit-t-il, quand tu passes par Beyrouth, tu sens la suffocation des gens qui y vivent. » Par la double observation de la nature et de ses propres sentiments, Charbel « rêve vers l’émotion ». Une émotion parfois troublée, sinon désespérée. A son exposition à la Smogallery de Beyrouth, le peintre a présenté une série de toiles intitulées Lost spring (Printemps perdu). « Les printemps arabes me dépriment, se justifie l’artiste, on est passés de l’espoir à la tristesse ». Il estime que son pays et sa culture ont tout perdu de la saison de laquelle certains se réclament. « Nous ne faisons que vivre des choses triste, comme s’il n’y avait plus de printemps. »

Lost spring, 2012

« J’en ai marre de la guerre, la guerre, la guerre »

Charbel est un artiste en colère. Contre son gouvernement, contre les Libanais, contre tous ceux qui se permettent de détruire la beauté du monde au nom de leurs idéaux. « C’est ce que je sens, je ne détiens bien-sûr aucune vérité scientifique », commente-t-il pour expliquer son dépit. Ce qui l’inquiète le plus, c’est que certains artistes puisent leur inspiration dans les dictateurs qu’ils ont combattu. « Si Moubarak devient l’art…, s’attriste-t-il, évoquant un artiste qui détourne des photographies de l’ancien président d’Egypte, j’en ai marre de la guerre, la guerre, la guerre. » 

Au Liban, les œuvres et le message de du peintre plaisent. Il a été retenu pour représenter le pays dans la catégorie peinture lors des prochains jeux de la francophonie, qui se dérouleront à Nice cet automne. Alors qu’il repose sa tasse de thé, une coupure d’électricité plonge le quartier dans l’obscurité. Une vingtaine de secondes, nous restons silencieux dans le noir total. Quand la lumière se rallume, « tu vois, il n’y a rien de stable ici », murmure Charbel, avant de pousser un soupir qui va se perdre dans la nuit libanaise.

Jean Morizot

À la Une

Jean-Pierre Mocky, le prix de l’indépendance

Depuis ses débuts, Jean-Pierre Mocky a toujours su rester indépendant. Tournant beaucoup et vite, ses films cachent des dénonciations franches des travers humains. Son style inclassable et son caractère lui ont valu beaucoup d’ennemis. A bientôt 80 ans, le franc-tireur n’a jamais vacillé. Et il a encore des munitions. Son nouveau film, Le Mentor, est sorti le mercredi 10 avril.

Encadrées, les affiches s’alignent sur les murs. Le roi des bricoleurs (1976) côtoie Le piège à cons (1979). A sa droite, A mort l’arbitre (1983). Il faut dire qu’avec plus de soixante films a son actif, l’homme a de quoi décorer son trois pièces du quai Voltaire (Paris VIIe). « J’ai tourné dix-sept heures de film en deux ans », se targue-t-il. Il se lève, ouvre un placard, et dépose un tas d’affichettes sur la vaste table centrale. « Voilà, ce sont des films faits. Ils sortiront peut-être un jour. » Comme Le Mentor, sa dernière réalisation, en salles depuis le mercredi 10 avril.

Sur les imprimés, le casting. Richard Bohringer, Claude Brasseur, Béatrice Dalle, Michael Lonsdale, entre autres. Pour un seul film, Le renard jaune. Depuis cinquante-quatre ans, Mocky a tourné avec les plus grands. « L’acteur, c’est un enfant. Il a choisi ce métier pour se déguiser. Il veut jouer. Or, aujourd’hui, ils font tous le même rôle. Proposez leur du changement, ils viendront. » Celui qui travaille actuellement avec Deneuve, Delon, Belmondeau et Réno esquisse un sourire. « Ils viennent, et je ne les paye même pas, mes acteurs. » Ce qui lui a valu quelques passages au conseil de prud’hommes, attaqué par des comédiens floués qui réclamaient leur salaire. Il n’empêche, les stars demandent à jouer avec Mocky. Pourtant, « je n’ai plus une affiche dans Paris depuis vingt ans, s’amuse le metteur en scène, c’est parce que tous ceux qui m’ont soutenus sont morts ».

 « Je ne suis pas venimeux ou amer » 

Dans cette catégorie, ils n’étaient plus que deux. Mais son « ami Godard a abandonné ». Mocky est désormais le seul cinéaste indépendant de renom en activité. « Des types comme Fellini ou Tati sont morts dans la misère car on les a laissé tomber. Moi qui ai bientôt 80 ans, je peux continuer à tourner. De quoi me plaindrais-je ? » A Fellini, on doit le mot paparazzi, du nom du photographe de La Dolce Vita (1959), Paparazzo. A Mocky, celui de dragueur, inventé par un ami lors du tournage du film Les dragueurs (1959). Il s’agissait alors de ratisser la minette sur les Champs-Élysées. Depuis cette époque, celle des débuts dans l’insouciance, les sillons du temps ont creusé le visage du jeune premier. Sa voix, qui s’est aggravée, ne perd rien de sa fermeté. Le réalisateur d’À mort l’arbitre et de Solo (1969) s’est rendu célèbre pour ses sorties verbales. Une des cibles de ses diatribes, ce sont les sommes faramineuses octroyés à certaines productions, quand de nombreux artistes ne peuvent boucler leurs budgets. « Je ne suis pas venimeux ou amer », assure-t-il, préférant son indépendance besogneuse au « chômage intellectuel » d’une partie de ses collègues. « Certains réalisateurs choisissent le commercial, qui les empêche de s’épanouir. Ils se vident. Et commencent à haïr ceux qui sont restés libres. »

Le Mentor, 75 000 euros de budget, raconte l’histoire d’un vieillard à la rue (Jean-Pierre Mocky) qui prend une jeune fille  perdue (Solène Hebert) en affection. Le film sera diffusé au Desperado (Ve), le cinéma que possède Mocky, et « dans une salle Gaumont et une salle UGC ». Pour sa promotion, le cinéaste s’est rendu sur quelques plateaux, mais ne fait plus de projection de presse. « La critique n’a plus de prise sauf sur une bande de cons, qui sont cent mille en France, enfin à Paris, et qui disent « il faut avoir vu » comme « il faut être allé à Cannes », sans savoir pourquoi. » 

Depuis toujours, celui qui fut l’assistant de Visconti et Fellini n’a qu’une obsession, tourner

Sur le chemin de la postérité

L’artiste n’a pas besoin de suivre les modes et de respirer l’air du temps. Dans la pièce aux murs jaunis, pas de chaîne stéréo, ni de télévision, ni d’ordinateur. Au dessus du bureau, un grand visage en noir et blanc du jeune Mocky. Cigarillo à la bouche, bien-sûr. Sans chercher à s’en départir, l’homme traîne derrière lui certains mythes. Celui des 700 femmes, par exemple. Il assume et assure ne pas chercher à entretenir sa légende. « Le type qui a sa femme depuis trente ans a beaucoup plus fait l’amour que moi. 700 partenaires, ça ne fait qu’un seul rapport par mois sur soixante ans. » Sur les dix-sept enfants qu’il revendique, cinq sont légitimes. « C’était une autre époque, où l’émancipation de la femme entraînait souvent chez elle un désir d’enfanter et d’élever seule. Elle ne vous dit pas qu’elle est fécondable et se barre avec un enfant dans le ventre. » Mais, avoue-t-il, on ne lui a jamais demandé de test de paternité. « Je ne vois pas l’intérêt de me dire que j’ai un fils si on ne me réclame pas d’argent. Aucune d’elles ne m’a jamais rien demandé. »

Comme souvent pour les créateurs marginaux, il est à parier que le travail du « dernier des mohicans » ne sera reconnu qu’après sa mort. L’homme qui ferma le cercueil de Bourvil et fut présent dans les dernières pensées de Michel Serrault aura son lot de ré-éditions de films, rétrospectives et expositions. Mais lui, qui confesse être bouddhiste, ne pense qu’à son avenir proche. Il va ouvrir un nouveau cinéma. Il y passera exclusivement ses films et ceux qu’il aime. Il compte y installer une scène et s’y produire dans son propre one man show. Et, c’est évident, il va continuer à crier « Moteur ! », jusqu’au moment d’« entrer tranquillement dans l’éternité. »

Au téléphone avec « un ami producteur, mais ruiné. »

Jean Morizot

Concours Ecricome : l’épreuve validée malgré la colère des candidats

L’affaire s’est vite ébruitée sur les réseaux sociaux. Le sujet d’une des épreuves du concours Ecricome, qui donne accès à cinq écoles de commerce (à Rouen,  Bordeaux, Reims, Marseille et Nancy) a été mis en ligne en tant qu’exemple type… quatre mois avant la date du concours, qui se tenait samedi 20 avril. L’organisation a entériné l’épreuve.

Ecricome rassemble plusieurs grandes écoles de commerce

Après deux jours d’hésitation, les organisateurs ont décidé de valider l’épreuve. Dans un mail adressé aux quelques 1200 inscrits dans l’après-midi, ils se justifient. « Ce sujet était publiquement et librement accessible sans restriction, sur le site des annales Ecricome par l’ensemble des candidats avant l’épreuve, le principe d’égalité entre les candidats n’est donc pas remis en cause. »

Furieux,  les candidats floués se sont répandus en messages de protestation sur la page facebook du concours. L’un d’eux, Damien, 21 ans, estime que la colère des postulants est juste. Pour cet étudiant en comptabilité-gestion, « les organisateurs se déresponsabilisent. Nous sommes déçus d’avoir payé si cher (au moins 300 euros en fonction des écoles choisies, nldr) ». Et d’ajouter :« J’ai parlé à des étudiants en Erasmus qui ont du se déplacer, pour rien… »

« Nous sommes dégoûtés »

Une décision injuste, d’autant qu‘ »il était tout à fait possible d’annuler l’épreuve ou au moins de baisser les coefficients ». Damien explique que cet exercice était organisé pour la première fois. « Tout le monde est certes allé voir cet exemple au moins une fois, mais ceux qui sont en école préparatoire privée ont eu tout le temps pour l’étudier. Quand on sait qu’un sujet est en ligne, qu’il est le seul exemple disponible, on suppose qu’il ne tombera pas le jour J. Nous sommes dégoûtés. » Un désavantage qui peut s’avérer fatal pour une épreuve qui ne dure que trois heures et au cours de laquelle il faut écrire 1250 mots.

 Jean Morizot et Alice Moreno

SOS homophobie à l’assaut des établissements scolaires

L’association SOS homophobie organise des campagnes de sensibilisation dans le secondaire. Selon différentes études, le risque de tentative de suicide est quatre à sept fois plus élevé chez les adolescents attirés par leurs semblables. Et entre 8 % et 10 % de la population serait homosexuelle. D’où l’intérêt d’intervenir en milieu scolaire.

Les adolescents arpentent le long couloir. Une quinzaine d’entre eux, inscrits en classe de seconde 9, se massent devant la salle 315. Sur la porte, une pancarte « SOS HOMOPHOBIE ». Des camarades passent en riant. « A bas les tabous ! », lance l’un d’eux. Une jeune fille tend le bras vers son amie. Celle-ci se récrie. « Je suis pas gay hein ! » Le ton n’est pas moqueur. Ces élèves du lycée Bergson, situé dans un quartier populaire du XIXe arrondissement de Paris, évacuent leur appréhension de la rencontre par le rire. Ils saluent poliment quand les animateurs arrivent.

Jacky, employé dans l’administration pénitentiaire, et Karim, formateur, sont adhérents à SOS homophobie depuis un an. Ils font partie de la cinquantaine de bénévoles qui franchissent le seuil des collèges et lycées français pour des interventions en milieu scolaire (IMS). Pour l’année 2011/2012, l’association a rencontré 533 classes. Plus de 12 000 élèves ont été sensibilisés. Christine Lienhart, la responsable de l’opération, indique que « remplir les demandes des établissements est toujours un challenge car nous manquons de personnes disponibles en journée« .

Une certaine confusion

Les animateurs attaquent la séance par des questions qui pourraient paraître simples. Les participants, âgés de 14 à 18 ans, sont appelés à définir les termes du jargon homosexuel. Qu’est-ce qu’être lesbienne ? « Deux filles qui s’aiment. » « Oui, l’attirance est physique, mais aussi amoureuse », souligne Jacky. Un gay ? « C’est la même mais avec les hommes ». La gestation pour autrui ? « C’est comme vendre un enfant! » Un transsexuel ? « Les Thaïlandais. » Karim Précise. « L’opération chirurgicale, quand elle vient, est l’aboutissement du processus. Il faut savoir différencier orientation sexuelle et identité de genre. » Les adolescents font la moue. « Pour eux un trans, c’est souvent Boulogne, des putes, rien d’autre, prévient Jacky.  Mais toutes les pensées ont le droit de s’exprimer. L’important, c’est que tout le monde essaye de parler.« 

Fort de son expérience, l’animateur n’a pas de mal à dialoguer avec les adolescents

De multiples avis

A leur grand plaisir, les animateurs doivent parfois se mettre en retrait. « Les débats s‘alimentent d’eux-même, commente Karim. Comme il n’y a jamais de majorité, les échanges viennent sans problème. » 

Kadidia pense qu’« un homme peut jouer le rôle de la mère, comme quand les parents sont divorcés ». Ce qui n’empêche pas l’adolescente de se déclarer contre l’union homosexuelle. « Moi je ne suis pas contre, mais c’est par rapport à ma religion. » Karim s’entremet à nouveau dans la discussion. « Si votre meilleur ami vous annonce qu’il est gay, comment réagissez vous ? », interroge-t-il. David insinue que l’ami qui  fait cet aveu « demande une aide ». Chamil, tout sourire, a la bonne solution. « D’abord je lui mets une grande claque. Ensuite je vais parler avec lui ». Il lance sa main dans le vide, au grand étonnement des intervenants. « C’est normal, il est Russe », s’esclaffe Jean, à l’autre bout de la salle. Une allusion, peut-être involontaire, à la loi contre la propagande homosexuelle adoptée récemment par la Douma.

Les élèves ont été appelés à se prononcer sur les différents points du projet de loi lors d’un vote à main levée.

« Leur faire comprendre que rien n’est jamais simple »

 « Ça ne nous concerne pas » est la phrase qui revient le plus souvent. Quelques minutes après la séance, les élèves fument leur cigarette devant le lycée. Loin de se sentir passionnés par ce débat, ils avouent avoir « appris des choses intéressantes ». Dans l’ensemble, ils ne sont pas certains de suivre avec plus de conviction les discussions sur le mariage pour tous. Pour Jacky, ce n’est pas un problème. « On essaye de les sortir des fantasmes, de leur faire comprendre qu’il y a d’abord de l’amour, commente-t-il, on n’est pas là pour faire du prosélytisme ». Depuis un an qu’il intervient, ce militant est ravi de rencontrer ces jeunes. « Nous aussi nous apprenons beaucoup à leur contact. » Les échanges sont parfois durs. « A Drancy, tout s’est super bien passé. A Vincennes, j’ai eu le droit à « Les pédés, au bûcher. » On a moins envie de ricaner. Jacky estime avoir rempli sa mission. « Nous voulons simplement leur faire comprendre que rien n’est jamais simple. »

 Jean Morizot