“Quand on parle du Liban, ce n’est pas pour la beauté de ses paysages.” ( tourisme au Liban 2/2)

L’accompagnateur George Gharios connaît le Liban, la Syrie, et la Jordanie comme sa poche.  Il revient sur la situation complexe du secteur touristique dans un pays encore hanté par le démon de ses guerres confessionnelles, où religion, politique, et vie sociale sont inévitablement liées.

Le soldat fait un signe de la tête pour indiquer au chauffeur de passer. Il le remercie d’un geste de la main et démarre. Le 4X4 blanc s’élance sur la route du Mont-Liban, en direction de la région du Chouf, territoire des druzes. Au volant, George Gharios, accompagnateur touristique dans les pays du Levant depuis 1996. Ce chrétien maronite, ancien militant des Forces libanaises (milices chrétiennes), a combattu onze ans pendant la guerre (1975-1990). Blessé à deux reprises, il s’est retiré en 1986, car « le diable ne voulait pas de [lui] ».
Quand son véhicule longe le bastion de la famille Gemayel, à Bikfaya, le visage jovial de George se durcit. Du ton froid de l’expert, George explique que l’ancien président Amine Gemayel et son fils Samy se terrent dans le bunker : « Tous les deux, il y a du monde qui les attend pour les assassiner. » Une phrase qui pourrait effrayer le visiteur inhabitué aux us du pays. Pourtant, à part la présence de quelques militaires engourdis par le froid matinal, rien à Bikfaya, ni ailleurs, ne laisse imaginer que les Libanais peuvent rechuter à tout instant dans la guerre civile. Des enseignes américaines de Beyrouth aux souks bourdonnants de Saïda, la décontraction des habitants étonne.
Coincé entre les cieux orageux d’Israël et de la Syrie, le Liban savoure sa paix, sous les regards inquiets de la communauté internationale.

 La situation touristique au Liban est catastrophique. Comment en est-on arrivé là ?

Depuis janvier 2011, nous sommes dirigés par un gouvernement pro-iranien mené par le Hezbollah chiite, qui soutient Assad. La prise du pouvoir par le Parti de Dieu a engendré une grosse pression des occidentaux. Par exemple, le ministère des Affaires étrangères français a inscrit les trois quarts du Liban en zone touristique rouge. En mars de la même année, les premières manifestations ont eu lieu en Syrie…

Qui sont les étrangers qui viennent, ou venaient avant ces événements, visiter votre pays ?
Au Liban il y a trois types de tourisme : La diaspora libanaise, les habitants des pays arabes, et les occidentaux.
On estime à 14 millions le nombre d’originaires du Liban éparpillés dans le monde, parmi lesquels l’homme le plus riche du monde, le Mexicain Carlos Slim Helù  (69 milliards de dollars selon Forbes). Ces expatriés attendent des jours meilleurs pour venir. A quoi bon visiter ce pays instable que leurs parents ont fui ? Et ils représentent un gain moindre pour l’économie du tourisme car ils logent généralement dans leurs familles.

Les riches habitants du Golfe représentent la moitié de votre fréquentation touristique.
Les arabes sont principalement Saoudiens, Kowetiens, Qatariens. Ils viennent en été, quand il fait trop chaud chez eux. Le Liban, pour eux, c’est l’Europe. Ils ne sont pas coincés par la religion; Ils ne viennent pas pour voir les colonnes de Baalbek. En ce moment, ils sont de très mauvaise humeur.

A cause du gouvernement chiite ?
Les pays du Golfe et le Liban ont des partenariats. Il y avait un accord. Saad Hariri (sunnite, fils de Rafic Hariri) devait rester Premier ministre. Quand il a été démis au profit des serviteurs de l’Iran et de Bachar al-Assad, leurs gouvernements ont dit : « Vous vous foutez de nous ? » Ils ont lancé un boycott sur le pays. Depuis, leurs habitants viennent de moins en moins.

Et les occidentaux ?
Quand on parle du Liban, ce n’est pas pour la beauté de ses paysages. Les occidentaux ne voient que des milices armées à la télévision. Quand al-Hassan (victime d’un attentat le 19 octobre) se fait tuer, cela fait l’ouverture des journaux. Le chef de la sécurité assassiné en pleine journée à Beyrouth, c’est une publicité moyenne pour l’image du pays…

Après avoir arpenté le Liban, cette image peut sembler injustifiée…
Vous avez eu peur à Saïda (foyer de vives tensions entre sunnites et chiites) ? Les Français me disent qu’ils se sentent moins en danger ici que dans le métro parisien. Il y a des zones à éviter ? Non, non, et non. En quinze ans de métier, je n’ai jamais eu un seul problème avec mes touristes au Liban. Demain je vous emmène dans la Bekaa (région à l’est du pays, où règnent les trafiquants) si vous voulez. Je peux même vous déposer à Beyrouth-sud (bastion du Hezbollah). On vous surveillera, mais personne ne viendra vous embêter. Le Hezbollah n’a pas envie d’attirer l’attention sur lui.

« Je peux vous déposer à Beyrouth-sud », où le Hezbollah règne en maître absolu.

Selon vous, vers quel avenir se dirige le Liban ?
Quand Bachar aura dégagé, les pro-iraniens auront les ailes coupées. Je pense qu’à ce moment, Israël mènera une guerre contre le Hezbollah pour supprimer son stock de roquettes. Le mouvement du 14 mars reprendra le pouvoir (coalition d’opposition hostile à Damas, qui regroupe les sunnites de Saad Hariri et les chrétiens opposés au général Aoun). C’est mon analyse mais beaucoup de Libanais la partagent. Vous voyez, on a dit qu’on ne parlerait que de tourisme, et nous voilà revenus à la politique. Tout y est tellement attaché ici…

Jean Morizot

Lire la première partie.

Hachemi Ghozali, fondateur du magazine Rukh, L’esprit du nouveau monde arabe

Le trimestriel Rukh se consacre à la vie dans le monde arabe. Le deuxième numéro sort ce jeudi 8 novembre. Près de deux ans après les révolutions, son fondateur, Hachemi Ghozali, souhaite offrir une vision large et authentique de la situation. Rencontre.


Rukh, deuxième du nom. Un numéro ayant pour thème « la vitesse »

Donner à entendre le bruit de la vie, une fois que se sont tus les sifflements des bombes et le grondement des foules. Le pari de Hachemi Ghozali est audacieux. Le numéro deux de son magazine Rukh, dédié au monde arabe, sort jeudi. Une publication, format livre, contenu magazine, nourrie par « des plumes confirmées ou des jeunes, des auteurs du monde entier, qui vivent sur le terrain depuis toujours ou qui n’y sont allés qu’une fois, des intellectuels ou des artistes ».

Attablé dans un café du 7 ème arrondissement, il garde, en homme pressé, casquette et écharpe. Les yeux fatigués de cet ancien science-posard de 27 ans parviennent toutefois à quitter, quelques minutes, l’écran de son téléphone. Il explique rapidement son parcours, pressé de parler de son magazine. Mi-2011, alors qu’il s’est exilé au Japon pour faire du conseil sécuritaire, la crise conséquente à la catastrophe de Fukushima le pousse à regagner la France.
A cette époque, les évènements se succèdent, d’abord en Tunisie, puis en Egypte et en Libye. Il se passionne pour le devenir de ces peuples après la révolution, quand les médias occidentaux auront plié bagage. Des cendres de son premier projet, Balise, il crée Rukh, ainsi nommé en hommage « au phénix de l’antiquité persane ». Sa revue se veut le lien « entre la France et  ses anciennes colonies, entre les pays arabes, qui se comprennent mal, et entre les pays du Maghreb et les pays du Levant (proche-orient, ndlr). » Dans cette optique, une version anglophone doit voir le jour en mars prochain.

« Les rebelles arabes ne sont pas que des gens armés jusqu’aux dents »

« Ma mère est Tunisienne, mon père Algérien, et j’ai grandi au Maroc. Mais je rêve en français », raconte Hachemi. Pour son magazine, il fait vœu d’universalité. « Rukh est un magazine généraliste où chacun prend ce qui lui convient. Certains s’intéresseront au cuisinier qui présente son tajine moléculaire, d’autres au récit de la construction chaotique d’une autoroute en Algérie. »

Le premier numéro de Rukh Les rebelles ne sont pas ceux que l’on croit, est paru en juin dernier. « Quand on tape « rebelle arabe » sur un moteur de recherche, on ne voit que des gens armés jusqu’aux dents. Pourquoi pas des artistes ou des poètes ? Ils sont nombreux. »
Le numéro 2 (à paraître jeudi 8 novembre) est consacré à la vitesse : « Nous sommes allés vérifier la rapidité des connexions internet en Libye après la chute du système de communication hégémonique de Kadhafi. Nous avons couvert une course de voiliers à Oman. Et la vitesse, ça peut aussi être la lenteur … »

Sortir des clichés

Hachemi souhaite ignorer certains sujets. Le roi du Maroc, par exemple. « Parce que tout le monde le fait. Nous ne cherchons pas à être le Canard Enchaîné du monde arabe. » Il n’a jamais été un admirateur béat des mouvements révolutionnaires de 2011 : « Il y a des réalités qui font mal. Non, tout n’est pas idyllique ». Loin d’être un adepte de la table-rase, il compte sortir des clichés, en toute impartialité.  » Nous voulons simplement rencontrer des gens qui font le monde arabe au jour le jour, pour essayer de comprendre où va ce monde. »
Et si, aujourd’hui, les médias évoquent le printemps arabe avec scepticisme, Hachemi Ghozali réagit : « Comment croire que les choses peuvent évoluer si fort en si peu de temps ? On ne pourra pas tirer les premières conclusions du mouvement avant au moins quinze ans. » Rukh s’érige pour qu’un jour Hachemi Ghozali n’ait plus à citer Lampedusa : « Nous fûmes les guépards, les lions ; ceux qui nous remplaceront seront les chacals et les hyènes. »

Infos pratiques : Rukh est tiré à environ 15 000 exemplaires. Il est disponible en kiosque en France, au Maroc (Casablanca, Marrakech, Rabat), en Algérie, en Belgique, au Canada. En France, il coûte 7 euros.

Jean Morizot