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Jean-Pierre Mocky, le prix de l’indépendance

Son style et son caractère ont valu beaucoup d’ennemis à Jean-Pierre Mocky. A bientôt 80 ans, le franc-tireur n’a jamais vacillé. Son nouveau film, Le Mentor, est sorti le mercredi 10 avril.

Encadrées, les affiches s’alignent sur les murs. Le Roi des bricoleurs (1976) côtoie Le Piège à cons (1979) et A mort l’arbitre (1983). Avec plus de soixante films a son actif, Jean-Pierre Mocky a largement de quoi décorer son trois pièces du quai Voltaire (Paris VIIe). « J’ai tourné dix-sept heures en deux ans », lâche-t-il. Il se lève, ouvre un placard, et dépose un tas d’affichettes sur la vaste table centrale. « Voilà, ce sont des films faits. Ils sortiront peut-être un jour. » Comme Le Mentor, sa dernière réalisation, en salles depuis le mercredi 10 avril.

Sur les imprimés, le casting. Richard Bohringer, Claude Brasseur, Béatrice Dalle, Michael Lonsdale, entre autres. Pour un seul film, Le Renard jaune. « L’acteur, c’est un enfant. Il a choisi ce métier pour se déguiser. Il veut jouer, explique celui qui travaille actuellement avec Deneuve, Delon, Belmondeau et Réno. Or, aujourd’hui, ils font tous le même rôle. Proposez leur du changement, ils viendront. » Un sourire : « Ils viennent, et je ne les paye même pas, mes acteurs. » Ce qui lui a valu quelques passages au conseil de prud’hommes. Il n’empêche, les stars demandent à jouer avec Mocky. Pourtant, « je n’ai plus une affiche dans Paris depuis vingt ans, s’amuse le metteur en scène. C’est parce que tous ceux qui m’ont soutenus sont morts ».

 « Je ne suis pas venimeux ou amer » 

Dans cette catégorie, selon lui, ils n’étaient plus que deux. Mais son « ami Godard a abandonné ». Mocky est désormais le seul cinéaste indépendant de renom en activité. « Des types comme Fellini ou Tati sont morts dans la misère car on les a laissé tomber. Moi qui ai bientôt 80 ans, je peux continuer à tourner. De quoi me plaindrais-je ? » A Fellini, on doit le mot paparazzi, du nom du photographe de La Dolce Vita (1959), Paparazzo. A Mocky, celui de dragueur, inventé par un ami lors du tournage du film Les dragueurs (1959). Il s’agissait alors de ratisser la minette sur les Champs-Élysées.

Depuis cette époque, des sillons ont creusé le visage du jeune premier. « Je ne suis pas venimeux ou amer », assure le réalisateur d’À Mort l’arbitre et de Solo (1969), préférant son indépendance besogneuse au « chômage intellectuel » d’une partie de ses collègues : « Certains réalisateurs choisissent le commercial, qui les empêche de s’épanouir. Ils se vident. Et commencent à haïr ceux qui sont restés libres. »

Le Mentor, 75 000 euros de budget, raconte l’histoire d’un vieillard à la rue (Jean-Pierre Mocky) qui prend une jeune fille  perdue (Solène Hebert) en affection. Le film sera diffusé au Desperado (Ve), le cinéma que possède Mocky, et « dans une salle Gaumont et une salle UGC ». Pour sa promotion, le cinéaste s’est rendu sur quelques plateaux, mais ne fait plus de projection de presse. « La critique n’a plus de prise sauf sur une bande de cons, qui sont cent mille en France, enfin à Paris, et qui disent il faut avoir vu comme il faut être allé à Cannes, sans savoir pourquoi. » 

Depuis toujours, celui qui fut l’assistant de Visconti et Fellini n’a qu’une obsession, tourner

« Entrer tranquillement dans l’éternité »

Dans la pièce aux murs jaunis, pas de chaîne stéréo, ni de télévision, ni d’ordinateur. Au dessus du bureau, un grand visage en noir et blanc du jeune Mocky. Cigarillo à la bouche, bien-sûr. Sans chercher à s’en départir, l’homme traîne derrière lui certains mythes. Celui des 700 femmes, par exemple: « Le type qui a sa femme depuis trente ans a beaucoup plus fait l’amour que moi. 700 partenaires, ça ne fait qu’un seul rapport par mois sur soixante ans. »  Sur les dix-sept enfants qu’il revendique, cinq sont légitimes. « C’était une autre époque, où l’émancipation de la femme entraînait souvent chez elle un désir d’enfanter et d’élever seule. Elle ne vous dit pas qu’elle est fécondable et se barre avec un enfant dans le ventre. »

Comme souvent pour les créateurs marginaux, il est à parier que le travail du « dernier des mohicans » ne sera reconnu qu’après sa mort. L’homme qui ferma le cercueil de Bourvil aura son lot de rééditions de films, rétrospectives et expositions. Mais lui, qui confesse être bouddhiste, ne pense qu’à son avenir proche. Il va ouvrir un nouveau cinéma. Il y passera exclusivement ses films et ceux qu’il aime. Il compte y installer une scène et s’y produire dans son propre one man show. Et c’est évident, il va continuer à crier « Moteur ! », jusqu’au moment d’« entrer tranquillement dans l’éternité. »

Au téléphone avec « un ami producteur, mais ruiné. »

Jean Morizot

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