Bastien Vivès, nouveau prince de la bande dessinée

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Le prolifique et marginal Bastien Vivès s’est lancé dans un vaste projet de manga, Lastman. Capable de jouer sur tous les terrains, le dessinateur de 29 ans, qui a conquis critiques et lecteurs, tente d’expliquer les raisons de son succès.

Un virtuose de 29 ans, nouveau visage de l’exception culturelle française

Il sourit peu, ne rit jamais, est toujours drôle. Installé à la terrasse du café Bidule, rue Faidherbe (Paris XII), avec son sweat en laine, ses longs cheveux et ses lunettes rondes, Bastien Vivès, 29 ans, a un look d’intellectuel des années 1970. « C’est l’endroit où je vais quand je dois descendre », explique-t-il en commandant un soda. Nous sommes à deux pas de son quartier général, l’atelier Manjari, où il travaille avec ses partenaires Michaël Sanlaville et Balak sur un ambitieux projet de shōnen (manga au long cours) à la française, Lastman (Casterman). Avec trois tomes finalisés (le numéro 2 sort le 12 juin) et un objectif total de douze volumes, les compères produisent à un rythme effréné. « C’est compliqué d’essayer d’avoir un gros projet éditorial, commente Vivès, Casterman joue la carte nickel. Si on se plante, ce sera de notre faute. » Une série qu’ils n’auraient peut-être pas pu entamer sans la notoriété de Bastien. « J’ai cette opportunité. J’ai un public. Les journalistes parlent de mon travail. Maintenant, je peux faire ce que je veux. »

Au moment de signer pour Lastman, Bastien s’est dit : « Putain ça y est ! J’ai fait mes armes. » Et quelles armes ! Plus de vingt publications, la critique à ses pieds, ses chefs-d’œuvre d’épure Le goût du Chlore et Polina (Casterman) traduits dans sept langues, des sorties en Chine et au Brésil. « Ce sont de toutes petites niches de lecteurs, relativise l’auteurPolina a été tiré à 1500 exemplaires en anglais. » Son humilité affichée n’y changera rien, Bastien Vivès est la nouvelle star du monde de la bande dessinée. « Je crois que j’ai fait des bouquins qui ont plu aux meufs, ce qui est rare dans la BD », analyse-t-il. Selon lui, les lecteurs aiment la sincérité avec laquelle il tente de magnifier le quotidien. La petite Polina est une danseuse semblable à cent mille danseuses, mais par son histoire merveilleuse et le trait de Vivès, la bande dessinée atteint l’état de grâce et permet « de s’évader quelques secondes » avant de revenir à la réalité. « Le simple fait de sentir que Polina existe vraiment dans la tête des gens quand ils m’en parlent, c’est une grande fierté », confie le créateur, ému. « Pouvoir donner vie à quelqu’un, c’est incroyable », ajoute-t-il.

« Mes bouquins ne sont pas politiques »

Vivès est habité par le goût de l’original, c’est-à-dire du hors-norme. Il peste contre l’uniformisation de la production artistique, prend l’exemple des séries télévisées. « Tu changes la couleur de cheveux et le prénom et tu fais six saisons, ça n’a aucun intérêt. » Les héroïnes de La Grande Odalisque (Dupuis) sont outrageusement belles, comme il est normal qu’un mannequin ait des proportions saisissantes. Ce pourquoi le dessinateur plaide pour le culte du corps. « Je n’ai pas envie de voir mon slip porté par un type tout pourri », observe-t-il en évoquant une campagne de publicité qui met en scène des gens « normaux ». « Et les meufs savent très bien qu’elles ont un peu de hanches. Après, si leur mec n’est pas un connard, il leur dira quand même qu’elles sont les plus belles. »

En 2012, le dessinateur a publié ses notes de blog (Delcourt), dans la collection du mentor Lewis Trondheim. Dans ces scènes de la vie quotidienne (La Famille, l’Amour, La Guerre…), Vivès s’amuse à démonter les codes sociaux et à mettre en scène les fantasmes de ses contemporains. Quand on tente d’analyser le fond de ses planches, Bastien se refuse à tout commentaire. « L’interprétation, ce n’est pas mon problème. Mes bouquins se sont pas politiques. A part peut-être Les melons de la colère (Les Requins Marteaux)« , une bande dessinée pornographique et incestueuse où une jeune fermière naïve se fait violer en groupe par les notables de sa ville. Si le titre évoque Steinbeck, l’auteur désamorce :  » Ça, c’est un choix de l’éditeur. Moi je voulais l’appeler Le vent dans les meules. »

Toujours décontracté, pince sans-rire et provocateur, le personnage peut agacer. Pour certains observateurs, Vivès est un fumiste. « Je n’aurais pas ce succès si j’étais un branleur, se défend-il, je fais mon travail de manière sérieuse, mes personnages sont aboutis, je suis honnête. » Tellement honnête qu’en remerciement pour les services rendus pendant ses années étudiantes, il s’est récemment acheté une licence Photoshop « au lieu d’un aspirateur à mille euros ».

Le triomphe de l’éternel adolescent

Depuis l’enfance, Vivès est un obsédé. Par le dessin. Il confesse qu’il « n’a jamais su faire que ça ». Pour comprendre sa liberté de ton, il faut étudier le bédéaste débutant, encore amateur. En 2005, il se crée une petite notoriété sur Internet par son personnage de Poungi la racaille, un pingouin paumé qui traîne dans les salles de jeux en réseau et insulte des filles à la poitrine opulente dans la rue. Facebook n’a pas encore traversé l’Atlantique, c’est l’époque des Skyblogs, de MSN-Messenger, de la démocratisation des jeux en ligne, de l’émergence d’un phénomène qu’on commence alors à définir par l’anglicisme « geek ». Avec le ridicule mais atrocement réaliste Poungi, le jeune Bastien révèle déjà son talent pour la caricature et son sens de la mise en scène.

Huit ans plus tard, ses œuvres, sérieuses ou non, s’arrachent dans les temples de la consommation culturelle. Elles sont le fruit de l’esprit rêveur mais appliqué d’un enfant sérieux. Comme tous ces artistes qui ont refusé de passer le cap de la puberté, Bastien Vivès est un authentique créateur d’univers. Un adolescent attardé en passe de devenir un maître du neuvième art.

Jean Morizot

Et sinon un petit dessin :

« Si je voulais gagner de l’argent, je ne ferais pas de BD »
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Portrait de peintre : Charbel Samuel Aoun, retrouver la vérité par la Nature

Supper of poverty, Charbel-Samuel Aoun, 2011

L’artiste peste contre la nuit tombée, qui a jeté l’ombre sur le savant agencement de son jardin. Il bataille entre les arbres, montre d’énormes citrons, des chênes de Palestine, des feuilles de myrte. « Je sais que vous êtes ici pour ma peinture », s’amuse-t-il devant la mine intriguée des visiteurs nocturnes, « mais c’est ici que tout commence. »

Pour élaborer ses toiles, Charbel Samuel Aoun, peintre-sculpteur libanais, utilise les matériaux de son petit jardin d’Eden. Il assemble des branchages qu’il recouvre de peinture. Ses œuvres évoquent souvent « la souffrance, la sécheresse, la mort, des états humains qu’on retrouve dans la nature ». Une nature qui est au centre de sa création, à  tel point sur ses peintures les plus récentes, on distingue à grand peine les formes humanoïdes que cachent les voiles végétaux. L’artiste a pour objectif de « parler de l’être, mais pas à travers sa forme ». En se dégageant des formes, il désire prouver à ses concitoyens qu’un certain équilibre est trouvable« Avec tout ce qui se passe autour de nous, je voulais parler de la stabilité de la nature. »

La bicyclette, 2009 ; « Quand tu passes par Beyrouth, tu sens la suffocation des gens qui y vivent. »

La nature contre le social

« La nature au Liban disparaît, déplore Charbel. Les bâtiments s’implantent partout. Personne n’est intéressé par la nature dans cette zone de guerre ». « Le social nous a envahi, comme s’il n’existait que cette réalité, enchérit-t-il, quand tu passes par Beyrouth, tu sens la suffocation des gens qui y vivent. » Par la double observation de la nature et de ses propres sentiments, Charbel « rêve vers l’émotion ». Une émotion parfois troublée, sinon désespérée. A son exposition à la Smogallery de Beyrouth, le peintre a présenté une série de toiles intitulées Lost spring (Printemps perdu). « Les printemps arabes me dépriment, se justifie l’artiste, on est passés de l’espoir à la tristesse ». Il estime que son pays et sa culture ont tout perdu de la saison de laquelle certains se réclament. « Nous ne faisons que vivre des choses triste, comme s’il n’y avait plus de printemps. »

Lost spring, 2012

« J’en ai marre de la guerre, la guerre, la guerre »

Charbel est un artiste en colère. Contre son gouvernement, contre les Libanais, contre tous ceux qui se permettent de détruire la beauté du monde au nom de leurs idéaux. « C’est ce que je sens, je ne détiens bien-sûr aucune vérité scientifique », commente-t-il pour expliquer son dépit. Ce qui l’inquiète le plus, c’est que certains artistes puisent leur inspiration dans les dictateurs qu’ils ont combattu. « Si Moubarak devient l’art…, s’attriste-t-il, évoquant un artiste qui détourne des photographies de l’ancien président d’Egypte, j’en ai marre de la guerre, la guerre, la guerre. » 

Au Liban, les œuvres et le message de du peintre plaisent. Il a été retenu pour représenter le pays dans la catégorie peinture lors des prochains jeux de la francophonie, qui se dérouleront à Nice cet automne. Alors qu’il repose sa tasse de thé, une coupure d’électricité plonge le quartier dans l’obscurité. Une vingtaine de secondes, nous restons silencieux dans le noir total. Quand la lumière se rallume, « tu vois, il n’y a rien de stable ici », murmure Charbel, avant de pousser un soupir qui va se perdre dans la nuit libanaise.

Jean Morizot

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Jean-Pierre Mocky, le prix de l’indépendance

Depuis ses débuts, Jean-Pierre Mocky a toujours su rester indépendant. Tournant beaucoup et vite, ses films cachent des dénonciations franches des travers humains. Son style inclassable et son caractère lui ont valu beaucoup d’ennemis. A bientôt 80 ans, le franc-tireur n’a jamais vacillé. Et il a encore des munitions. Son nouveau film, Le Mentor, est sorti le mercredi 10 avril.

Encadrées, les affiches s’alignent sur les murs. Le roi des bricoleurs (1976) côtoie Le piège à cons (1979). A sa droite, A mort l’arbitre (1983). Il faut dire qu’avec plus de soixante films a son actif, l’homme a de quoi décorer son trois pièces du quai Voltaire (Paris VIIe). « J’ai tourné dix-sept heures de film en deux ans », se targue-t-il. Il se lève, ouvre un placard, et dépose un tas d’affichettes sur la vaste table centrale. « Voilà, ce sont des films faits. Ils sortiront peut-être un jour. » Comme Le Mentor, sa dernière réalisation, en salles depuis le mercredi 10 avril.

Sur les imprimés, le casting. Richard Bohringer, Claude Brasseur, Béatrice Dalle, Michael Lonsdale, entre autres. Pour un seul film, Le renard jaune. Depuis cinquante-quatre ans, Mocky a tourné avec les plus grands. « L’acteur, c’est un enfant. Il a choisi ce métier pour se déguiser. Il veut jouer. Or, aujourd’hui, ils font tous le même rôle. Proposez leur du changement, ils viendront. » Celui qui travaille actuellement avec Deneuve, Delon, Belmondeau et Réno esquisse un sourire. « Ils viennent, et je ne les paye même pas, mes acteurs. » Ce qui lui a valu quelques passages au conseil de prud’hommes, attaqué par des comédiens floués qui réclamaient leur salaire. Il n’empêche, les stars demandent à jouer avec Mocky. Pourtant, « je n’ai plus une affiche dans Paris depuis vingt ans, s’amuse le metteur en scène, c’est parce que tous ceux qui m’ont soutenus sont morts ».

 « Je ne suis pas venimeux ou amer » 

Dans cette catégorie, ils n’étaient plus que deux. Mais son « ami Godard a abandonné ». Mocky est désormais le seul cinéaste indépendant de renom en activité. « Des types comme Fellini ou Tati sont morts dans la misère car on les a laissé tomber. Moi qui ai bientôt 80 ans, je peux continuer à tourner. De quoi me plaindrais-je ? » A Fellini, on doit le mot paparazzi, du nom du photographe de La Dolce Vita (1959), Paparazzo. A Mocky, celui de dragueur, inventé par un ami lors du tournage du film Les dragueurs (1959). Il s’agissait alors de ratisser la minette sur les Champs-Élysées. Depuis cette époque, celle des débuts dans l’insouciance, les sillons du temps ont creusé le visage du jeune premier. Sa voix, qui s’est aggravée, ne perd rien de sa fermeté. Le réalisateur d’À mort l’arbitre et de Solo (1969) s’est rendu célèbre pour ses sorties verbales. Une des cibles de ses diatribes, ce sont les sommes faramineuses octroyés à certaines productions, quand de nombreux artistes ne peuvent boucler leurs budgets. « Je ne suis pas venimeux ou amer », assure-t-il, préférant son indépendance besogneuse au « chômage intellectuel » d’une partie de ses collègues. « Certains réalisateurs choisissent le commercial, qui les empêche de s’épanouir. Ils se vident. Et commencent à haïr ceux qui sont restés libres. »

Le Mentor, 75 000 euros de budget, raconte l’histoire d’un vieillard à la rue (Jean-Pierre Mocky) qui prend une jeune fille  perdue (Solène Hebert) en affection. Le film sera diffusé au Desperado (Ve), le cinéma que possède Mocky, et « dans une salle Gaumont et une salle UGC ». Pour sa promotion, le cinéaste s’est rendu sur quelques plateaux, mais ne fait plus de projection de presse. « La critique n’a plus de prise sauf sur une bande de cons, qui sont cent mille en France, enfin à Paris, et qui disent « il faut avoir vu » comme « il faut être allé à Cannes », sans savoir pourquoi. » 

Depuis toujours, celui qui fut l’assistant de Visconti et Fellini n’a qu’une obsession, tourner

Sur le chemin de la postérité

L’artiste n’a pas besoin de suivre les modes et de respirer l’air du temps. Dans la pièce aux murs jaunis, pas de chaîne stéréo, ni de télévision, ni d’ordinateur. Au dessus du bureau, un grand visage en noir et blanc du jeune Mocky. Cigarillo à la bouche, bien-sûr. Sans chercher à s’en départir, l’homme traîne derrière lui certains mythes. Celui des 700 femmes, par exemple. Il assume et assure ne pas chercher à entretenir sa légende. « Le type qui a sa femme depuis trente ans a beaucoup plus fait l’amour que moi. 700 partenaires, ça ne fait qu’un seul rapport par mois sur soixante ans. » Sur les dix-sept enfants qu’il revendique, cinq sont légitimes. « C’était une autre époque, où l’émancipation de la femme entraînait souvent chez elle un désir d’enfanter et d’élever seule. Elle ne vous dit pas qu’elle est fécondable et se barre avec un enfant dans le ventre. » Mais, avoue-t-il, on ne lui a jamais demandé de test de paternité. « Je ne vois pas l’intérêt de me dire que j’ai un fils si on ne me réclame pas d’argent. Aucune d’elles ne m’a jamais rien demandé. »

Comme souvent pour les créateurs marginaux, il est à parier que le travail du « dernier des mohicans » ne sera reconnu qu’après sa mort. L’homme qui ferma le cercueil de Bourvil et fut présent dans les dernières pensées de Michel Serrault aura son lot de ré-éditions de films, rétrospectives et expositions. Mais lui, qui confesse être bouddhiste, ne pense qu’à son avenir proche. Il va ouvrir un nouveau cinéma. Il y passera exclusivement ses films et ceux qu’il aime. Il compte y installer une scène et s’y produire dans son propre one man show. Et, c’est évident, il va continuer à crier « Moteur ! », jusqu’au moment d’« entrer tranquillement dans l’éternité. »

Au téléphone avec « un ami producteur, mais ruiné. »

Jean Morizot

Les réactions à l’incendie du mausolée de Sidi Bou Saïd

Largement commentée, la destruction du mausolée de Sidi Bou Saïd a provoqué une vive émotion en Tunisie et chez les observateurs extérieurs. Cette profanation d’un lieu hautement touristique met au jour certaines inquiétudes. Une quinzaine de sanctuaires tunisiens ont été attaqués en moins d’un an.

Dès le lendemain de l’attaque du 12 janvier, Le Point a rapporté la colère et l’incompréhension des habitants du village, très fréquenté par les touristes. Le journal Business News a mis en ligne deux vidéos prises sur place aujourd’hui. On y voit des habitants scander “dégage, dégage, dégage !”. Les cibles de ces cris sont Rached Ghannouchi, leader d’Ennahdha (parti au pouvoir en Tunisie), et Ali Laârayed, ministre de l’Intérieur, venus visiter les décombres.

Les ruines du mausolée du saint Sidi Bou Saïd, qui a donné son nom à la localité du nord de Tunis. AFP

Sur le site Leaders, la journaliste Latifa Moussa s’en prend aux profanateurs du “phare de Carthage”, surnom donné par les Phéniciens à la colline sur laquelle se situe le village. Selon elle, les coupables, qui n’ont pas été identifiés, perpétuent ce genre de violation car ils ne sont aucunement inquiétés par le gouvernement; La Tunisie vit dans la crainte d’une radicalisation salafiste tolérée par un pouvoir passif.

Des attaques récurrentes

Sur le blog Western culturel, hébergé par le Courrier International, Benoît Delmas relaye un recensement par l’association Touensa de la quinzaine d’attaques de mausolées faites dans le pays depuis avril 2012. France 24 donne la parole à l’anthropologue Youssef Seddik. Ce spécialiste se désespère de la perte de manuscrits aussi précieux que ceux emportés par les flammes. « Avec la récurrence des attaques contre les mausolées, les autorités auraient pu récupérer ces manuscrits pour les mettre en lieu sûr, s’agace-t-il. Mais les gardiens des mausolées, qui sont généralement des descendants des wali – chefs spirituels-, refusent obstinément de se séparer des ces livres. Ils refusent même aux chercheurs d’y accéder. »

« En incendiant la Zaouia de Sidi Bou Saïd,ils ont brûlé tous les livres saints du Coran qui s’y trouvaient. Ces individus ne sont donc ni fous de Dieu ni de la religion ; Ce ne sont que des spécimens malfaisants » s’insurge Latifa Moussa.

Face à la colère populaire, le gouvernement a promis qu’il prendrait des mesures de protection des monuments historiques. Reste que le maire de Sidi Bou Saïd, Raouf Dakhlaoui, aurait mis à exécution sa menace de poursuivre en justice Rached Ghannouchi pour avoir tenu des propos incitant à l’attaque de mausolées.

Les dinars contre les livres

Jean Morizot, dessins de Guillaume Duchemin : www.futureisnow.blog.lemonde.fr

Hondelatte le jour, Christophe la nuit

Christophe Hondelatte a donné un concert au Batofar. Le bouillonnant journaliste a dressé un premier bilan de sa carrière de chanteur, entamée il y a un an. Il a également commenté sa place particulière dans les médias Français.

Les tours de la Bibliothèque nationale de France sont plongées dans la nuit hivernale. Sous la lumière des réverbères, un crachin glacial fait luire la peinture rouge-sang du Batofar. La célèbre péniche-concert du Quai François Mauriac accueille Christophe Hondelatte. Le chanteur n’a pas donné de concert depuis un an. En cette fin d’après-midi, les musiciens viennent de terminer le réglage de leurs instruments.

Christophe, « 50 ans la semaine prochaine », est un Bayonnais qui fait de la musique avec des amis de sa région. Installé dans une loge tapissée d’autocollants laissés par les artistes venus se produire dans la salle, il parcours du regard le plafond. « Je suis sûr qu’un paquet de ces groupes n’existent plus », lance-t-il en crachant la fumée de sa Davidoff. Il se lève. « Attendez, je vais essayer de récupérer le clébard. Pitchoune, viens-là ! » Un Milou fatigué se présente. « Il a quinze ans. C’est un vieux machin un peu sourd, un peu aveugle, un peu arthritique », déclare le maître en câlinant son chien.

Son premier album, Ou pas, sorti il y a un an, est toujours disponible gratuitement sur internet. Le chanteur, qui s’est auto-produit, se montre satisfait de son audience. « J’ai eu presque 50 000 téléchargements. Si je l’avais mis en vente, je serais peut-être arrivé à 5 000… »

Pour sa prochaine création, Christophe voudrait trouver une maison de disque. « C’est compliqué. Ce qui est sur c’est qu’en 2013 sortira un mini EP de cinq ou six titres. Le style musical sera différent. Ce sera plus rock. J’ai fait des progrès, il y aura une différence vocale ». Il a décidé de baisser sa voix d’un ton à un ton et demi, « pour mettre en phase ma voix de radio avec ma voix de chanteur. » Il pointe du doigt son paquet de cigarettes posé sur la table de bois. « C’est aussi à cause de ça. »

« Je fais mon métier en chantant »

Est-il plus stressant de se produire devant cent spectateurs que dix millions de téléspectateurs ? Journaliste de formation, Christophe fait la comparaison. « On retrouve le même côté artistique. Il y a une part de comédie, de mise en scène dans Faites entrer l’accusé. A la télévision, il faut imaginer les gens à qui on parle, les envisager de manière visuelle. » Il réfléchit quelques secondes et reprend.« Je fais mon métier en chantant, car je raconte de petites histoires. »

 Le show-man avoue avoir peur de remonter sur scène. Il manque de professionnalisme. « C’est un vrai métier la musique. Je n’ai pas le temps de travailler. Objectivement, ce soir, je ne serai qu’à moitié prêt. Il me manque quatre ou cinq répétitions. » Il assume ce côté dilettante et rappelle que la place du concert  ne coûte que treize euros.

« Plus ça va, moins j’ai envie de parler de moi »

L’artiste est célèbre pour son caractère impulsif, qu’il ne cherche pas à cacher sur la scène médiatique. « Le principal reproche qu’on me fait, c’est d’occuper du temps d’antenne en me servant de mon statut », déplore-il. « Je ne demande rien à personne. J’épanche juste mon envie artistique. Je ne cherche pas le buzz. Je l’ai en partie nourri à la fois par le choix de mes mots et certaines de mes réactions. » Une légère lassitude pointe dans sa voix quand il évoque sa place spéciale dans le monde du journalisme. « Je suis une espèce de bête médiatique avec laquelle on s’amuse, un punching-ball sur lequel on aime taper. Et plus ça va, moins j’ai envie de parler de moi. » Il envisage de ne pas faire de promo pour son prochain album.

La réputation de « fou » qu’il traîne oblige à l’interroger sur les vertus thérapeutiques de la création artistique. Il n’y croit pas. « La musique est une vibration. On la sent là [Il se frappe deux fois le plexus]. Elle permet d’exprimer mais pas de guérir. Ce serait une connerie de penser qu’elle soigne. »

Hondelatte animera à partir de la semaine prochaine une émission sur la nouvelle chaîne Canal 23. Son directeur, Pascal Houzelot, fondateur de Pink TV, lui a rendu visite.

« J’ai la trouille »

Trois heures après l’entretien, c’est le moment de monter sur scène. Alors que ses musiciens s’emparent de leur matériel, Christophe enfile à la va-vite son costume. « Pas de photo ! », rigole-t-il en passant une jambe dans son pantalon. « Frantxoa, fais nous la prière », ordonne le bassiste Nicolas au batteur. Le chanteur sautille. « J’aimerais bien pisser. Je pourrais le faire sur le public. C’est pas rock-star ça ? » Les musiciens vont prendre place, abandonnant leur leader à son triste sort. Il s’installe derrière le rideau. Le silence règne dans la salle. Christophe tourne ses yeux mélancoliques vers la caméra qui le filme. « J’ai la trouille », souffle-t-il. Il soulève le voile. Les projecteurs s’allument.

Jean Morizot

Hachemi Ghozali, fondateur du magazine Rukh, L’esprit du nouveau monde arabe

Le trimestriel Rukh se consacre à la vie dans le monde arabe. Le deuxième numéro sort ce jeudi 8 novembre. Près de deux ans après les révolutions, son fondateur, Hachemi Ghozali, souhaite offrir une vision large et authentique de la situation. Rencontre.


Rukh, deuxième du nom. Un numéro ayant pour thème « la vitesse »

Donner à entendre le bruit de la vie, une fois que se sont tus les sifflements des bombes et le grondement des foules. Le pari de Hachemi Ghozali est audacieux. Le numéro deux de son magazine Rukh, dédié au monde arabe, sort jeudi. Une publication, format livre, contenu magazine, nourrie par « des plumes confirmées ou des jeunes, des auteurs du monde entier, qui vivent sur le terrain depuis toujours ou qui n’y sont allés qu’une fois, des intellectuels ou des artistes ».

Attablé dans un café du 7 ème arrondissement, il garde, en homme pressé, casquette et écharpe. Les yeux fatigués de cet ancien science-posard de 27 ans parviennent toutefois à quitter, quelques minutes, l’écran de son téléphone. Il explique rapidement son parcours, pressé de parler de son magazine. Mi-2011, alors qu’il s’est exilé au Japon pour faire du conseil sécuritaire, la crise conséquente à la catastrophe de Fukushima le pousse à regagner la France.
A cette époque, les évènements se succèdent, d’abord en Tunisie, puis en Egypte et en Libye. Il se passionne pour le devenir de ces peuples après la révolution, quand les médias occidentaux auront plié bagage. Des cendres de son premier projet, Balise, il crée Rukh, ainsi nommé en hommage « au phénix de l’antiquité persane ». Sa revue se veut le lien « entre la France et  ses anciennes colonies, entre les pays arabes, qui se comprennent mal, et entre les pays du Maghreb et les pays du Levant (proche-orient, ndlr). » Dans cette optique, une version anglophone doit voir le jour en mars prochain.

« Les rebelles arabes ne sont pas que des gens armés jusqu’aux dents »

« Ma mère est Tunisienne, mon père Algérien, et j’ai grandi au Maroc. Mais je rêve en français », raconte Hachemi. Pour son magazine, il fait vœu d’universalité. « Rukh est un magazine généraliste où chacun prend ce qui lui convient. Certains s’intéresseront au cuisinier qui présente son tajine moléculaire, d’autres au récit de la construction chaotique d’une autoroute en Algérie. »

Le premier numéro de Rukh Les rebelles ne sont pas ceux que l’on croit, est paru en juin dernier. « Quand on tape « rebelle arabe » sur un moteur de recherche, on ne voit que des gens armés jusqu’aux dents. Pourquoi pas des artistes ou des poètes ? Ils sont nombreux. »
Le numéro 2 (à paraître jeudi 8 novembre) est consacré à la vitesse : « Nous sommes allés vérifier la rapidité des connexions internet en Libye après la chute du système de communication hégémonique de Kadhafi. Nous avons couvert une course de voiliers à Oman. Et la vitesse, ça peut aussi être la lenteur … »

Sortir des clichés

Hachemi souhaite ignorer certains sujets. Le roi du Maroc, par exemple. « Parce que tout le monde le fait. Nous ne cherchons pas à être le Canard Enchaîné du monde arabe. » Il n’a jamais été un admirateur béat des mouvements révolutionnaires de 2011 : « Il y a des réalités qui font mal. Non, tout n’est pas idyllique ». Loin d’être un adepte de la table-rase, il compte sortir des clichés, en toute impartialité.  » Nous voulons simplement rencontrer des gens qui font le monde arabe au jour le jour, pour essayer de comprendre où va ce monde. »
Et si, aujourd’hui, les médias évoquent le printemps arabe avec scepticisme, Hachemi Ghozali réagit : « Comment croire que les choses peuvent évoluer si fort en si peu de temps ? On ne pourra pas tirer les premières conclusions du mouvement avant au moins quinze ans. » Rukh s’érige pour qu’un jour Hachemi Ghozali n’ait plus à citer Lampedusa : « Nous fûmes les guépards, les lions ; ceux qui nous remplaceront seront les chacals et les hyènes. »

Infos pratiques : Rukh est tiré à environ 15 000 exemplaires. Il est disponible en kiosque en France, au Maroc (Casablanca, Marrakech, Rabat), en Algérie, en Belgique, au Canada. En France, il coûte 7 euros.

Jean Morizot

Les Enfants du paradis à la Cinémathèque : De la manivelle de l’orgue de barbarie à celle du tiroir caisse

La Cinémathèque française consacre une exposition au chef-d’œuvre de Marcel Carné : Les Enfants du paradis. Le vernissage avait lieu aujourd’hui (lundi 22 octobre). Impressions mitigées.

La file d’attente se tasse vers un chapiteau rouge. Réception en grandes pompes : Un organiste (de barbarie !) et un trompettiste adoucissent les mœurs. Une mondaine refuse de patienter : 20 personnes, au bas mot, la précèdent. Elle brandit son carton d’invitation, pourtant semblable à cent mille cartons d’invitation. L’ouvreuse la renvoie vers la plèbe. A l’entrée, chacun reçoit un badge à l’effigie de Baptiste, le héros du film, ainsi  qu’un ticket. Surtout, ne pas le perdre. Il s’échangera plus tard contre une flûte de champagne.

Pour rejoindre le septième ciel, direction le cinquième étage. Sans escaliers. Les hôtesses, munies de talkie-walkies, remplissent la cage selon les normes en vigueur. Un enfant de dix ans obtient une dérogation tacite. « Bonne visite »,  lance la demoiselle de sa voix sensuelle. L’ascenseur s’élève. Trois femmes parlent italien. Ambiance Disneyland, Tour de la terreur.

Reconstitution du Théâtre des funambules, l’enseigne du XIXème siècle qui a inspiré le film

Muséographie classique : Les sources de l’inspiration, les auteurs, les acteurs, les techniciens, les costumes. Pour illustrer, des dessins, des lettres, des affiches. Beaucoup d’affiches. La moquette rouge est clinquante. Un commissaire fait salon avec ses amis en plein passage. Dix minutes plus tard, le cercle est toujours là, élargi par de nouveaux happy fews. Le vernissage se déroule à merveille. Sur certains pans de mur, de courts extraits du film sont projetés. Au détour d’un couloir, un ensemble de posters est consacré aux deux monstres du cinéma, Arletty et Barrault. Une  femme s’interroge à haute voix : « Ils couchent ensemble ou quoi ? » Non, pas lui. Un bon à champagne abandonné gît au sol. Nous le secourons.

Carné, Prévert, Kosma, Trauner, Mayo, champagne, métro, dodo

A la fin de l’exposition, la prestigieuse mise en scène s’évapore. Les visiteurs descendent par un vulgaire escalier. L’un d’entre eux n’a pas été conquis par les lettres et les affiches : « On s’en fout de savoir que le chef opérateur a réclamé 1 000 francs. » Il regrette d’avoir peu appris sur la dream team : Carné à la direction, Prévert au texte, Kosma à la musique, Trauner aux décors, Mayo aux costumes. Arrivé au troisième étage,  la « salle des donateurs » propose aux masochistes une resucée de lettres et d’affiches. Au rez-de-chaussée, les aventuriers sont récompensés. Ils tendent la main, saisissent leur Graal : Champââgne ! Un célèbre acteur français déambule. Impossible de retrouver son nom. Derrière les serveurs, d’immenses posters du film sont suspendus. Mon partenaire de visite enfile le verre obtenu grâce au ticket bonus. En le reposant, il conclut : « On aurait du venir ici direct. Il y a du champagne et des affiches. »

 

Mon avis : Les œuvres sont belles et l’histoire du film bien retracée. Les salles sont trop orientées sur l’aspect technique de la création de l’œuvre. C’est l’avis d’un non-puriste, que d’autres visiteurs semblaient partager. Je suis ressorti avec la même sensation que pour les expositions sur Stanley Kubrick et Métropolis. Je serais moins déçu si le ticket ne coûtait pas si cher (10 euros le plein tarif – 8 avec réduction – 5 pour les mineurs).

Toutes les informations pratiques sont disponibles sur le site de la Cinémathèque.

Dédicace d’un sale gosse du paradis