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Sans intervention, la gangrène Al-Nosra rongera toujours plus la Syrie

Le journaliste et photographe indépendant Jean-René Augé, 25 ans, en est à son troisième voyage auprès des rebelles syriens. Il évoque la récupération de la contestation par les jihadistes, principalement représentés par le front Al-Nosra, qui marque un tournant dans la guerre civile. Les enjeux sont immenses.

Les Syriens, actifs ou passifs, voient la ruine de leur pays s’aggraver un peu plus chaque jour

Le front jihadiste jabhat al-Nosra fait beaucoup parler en ce moment. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce groupe ?

Le premier acte marquant d’Al-Nosra en Syrie a été l’attentat du 23 décembre 2011 à Damas. Un attentat aux voitures piégées et béliers contre l’un des centres des services de renseignements du régime de Bachar Al-Assad. Cette attaque, qui a fait une trentaine de morts, a eu un écho mondial. A l’époque, le mode d’action du groupuscule était inédit et tendait à appuyer la thèse du régime de Damas, à savoir que les rebelles sont des terroristes islamistes. Beaucoup d’observateurs ont d’abord pensé que cette attaque spectaculaire avait été orchestrée par Damas pour redonner un peu de crédibilité au régime. C’était en fait la première sortie au grand jour d’Al-Nosra.

Comment le front fonctionne-t-il ?

Cela reste très secret et obscur. En tant que journaliste occidental, il est particulièrement difficile d’entrer en contact prolongé avec ces combattants. Mais il est évident qu’Al-Nosra fonctionne sous forme de groupuscules terroristes, disséminées dans le pays sur le modèle d’Al-Qaida.

Qui sont les soldats d’Al-Nosra ?

Al-Nosra est, à la base, constitué d’une majorité de syriens mais cette part tendrait à diminuer au fil du le temps au profit de djihadistes venant d’autres pays arabes et d’Europe. Il faut souligner que dans le pays, peu de groupes de combattants s’affilient au mouvement, même s’ils en saluent les victoires. Pourtant, d’après les dirigeants d’Al-Nosra, leurs membres se compteraient par milliers. L’estimation la plus haute parle de 6000 hommes.

 Ce groupe islamiste est le principal. Comment est-il devenu si puissant ?

C’est là le cœur du problème. Pour combattre en Syrie, il faut du soutien en amont. Trouver de la nourriture, de l’essence, des armes, des munitions et surtout de l’argent… Seuls quelques postes frontières en Turquie sont ouverts aux rebelles. Cette situation rend toute action logistique complexe. Or les Syriens ont depuis longtemps compris que punaiser le shahada sur fond noir, le drapeau utilisé par les islamistes, à l’arrière de leurs vidéos, permet d’attirer la sympathie de mouvements islamistes étrangers riches, qui fournissent du matériel. Je veux parler des pays du Golfe, de l’actuelle majorité turque ou encore des frères musulmans, pour ne citer que les plus connus. S’allier à ces puissances, c’est parfois le seul moyen que trouvent les rebelles pour vivre. Le cas d’Al-Nosra en est symptomatique. De leurs techniques de combat aux idéaux qu’ils portent, tout vient de l’extérieur de la Syrie.

Le photo reporter Jean-René Augé devant une carcasse de blindé. photos JRAUGE

Peut-on parler d’une islamisation “par défaut” ?

En se rapprochant des extrêmes, les bataillons d’autodéfense syriens se sont exposés à la radicalisation des plus faibles de leurs membres. La mouvance salafiste connait une progression inquiétante en Syrie. A l’intérieur des bataillons de la large ceinture de Damas, de véritables sous-groupes se sont constitués. Ils continuent de se battre aux côtés des autres rebelles mais ont développé leurs propres réseaux. Ils sont ainsi mieux armés et plus organisés. Sans le revendiquer et bien cachés dans des katibas (brigades), qui ne sont pas toujours fières de porter en leur sein des islamistes, ils appliquent un mode d’action et de représentation très proche du front Al-Nosra.

Peut-on dire qu’il y a un avant et un après Al-Nosra ?

La situation actuelle de la Syrie peut être la cause du développement de ces groupes plus radicaux. Il y a deux ans, beaucoup des jeunes combattants, désormais salafistes, nourrissaient le rêve de rentrer dans l’armée, d’accomplir de brillantes actions. J’ai même eu l’occasion de rencontrer un véritable transfuge… Un ancien shabiha (milicien du régime) devenu combattant auprès des plus radicaux salafistes qu’il ait trouvé. Son désir de se confondre dans un groupe radical au fonctionnement sectaire l’a fait changer de camp.

Al-Nosra est un groupe sunnite. Les autres confessions ont-elles leur mot à dire ?

Le développement historique de la Syrie s’est fait à travers le contact des confessions. La ville de Damas a accueilli les trois religions du Livre. Dans le contexte actuel, il est très difficile d’estimer quels sont les pourcentages exacts de population acquis aux rebelles dans chaque communauté. Une seule chose est sûre. La révolution en cours est menée par une écrasante majorité de musulmans sunnites. Ce qui est normal puisqu’ils représentent 70% de la population syrienne. Cela ne veut pas dire que chaque combattant fait ses cinq prières par jour…

Les principaux ennemis des sunnites sont les alaouites (secte chiite du clan Al-Assad). Le risque d’une dégénérescence en guerre confessionnelle est grand…

C’est naturellement ce qu’il y a de pire à craindre. J’ai assisté à des combats d’une violence que je n’osais pas imaginer entre rebelles et miliciens alaouites du régime. Depuis le début de la révolte, la communauté du président Bachar Al-Assad se sent en danger et réagit aux extrêmes. Pour eux, c’est peut-être une question de survie… Le pire peut se passer à la fin de la révolution si les rebelles gagnent. Toute l’atrocité de cette guerre peut se retourner vers cette communauté en une tentative de génocide alaouite, entre Lattaquié au nord et Tartouze au sud, la ville d’origine de cette secte.

Comment, selon vous, la situation va-t-elle évoluer dans les prochains mois ?

Sans soutien international sur le terrain, les rebelles syriens ne peuvent que prier et remettre leurs existences entre les mains d’une puissance supérieure. Cette précarité offre un terreau favorable à tout prédicateur arrivant avec une valise pleine de dollars ou des munitions. Malheureusement pour l’occident, les réseaux radicaux ont, eux, une action de terrain. Ils parviennent à rallier, en tout cas en surface, une partie de l’opinion syrienne, plus écoeurée par l’attitude de l’Europe et des Etats-Unis que favorable à l’islamisation de la société. Al-Nosra n’est que le groupe médiatisé d’un phénomène qui prendra toujours plus d’importance en Syrie s’il n’y a pas prise de conscience dans la société syrienne et dans la communauté internationale.

Et l’Armée syrienne libre n’envisage pas de réagir ?

Par chance, l’ombre faite par Al-Nosra à l’ASL a été remarquée. Depuis un mois et demi environ, les accrochages se multiplient entre combattants de l’Armée syrienne libre et membres de Jabhat Al-Nosra. Ces combats sont un signe positif car ils signifient que toute la Syrie ne se laisse pas nécessairement entraîner sur une voie religieuse radicale. Mais en même temps, ces affrontements tombent mal. Toute dissension affaiblit militairement des rebelles qui parviennent à peine à garder la tête hors de l’eau face à l’armée de Bachar Al-Assad.

Jean Morizot

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Portrait de peintre : Charbel Samuel Aoun, retrouver la vérité par la Nature

Supper of poverty, Charbel-Samuel Aoun, 2011

L’artiste peste contre la nuit tombée, qui a jeté l’ombre sur le savant agencement de son jardin. Il bataille entre les arbres, montre d’énormes citrons, des chênes de Palestine, des feuilles de myrte. « Je sais que vous êtes ici pour ma peinture », s’amuse-t-il devant la mine intriguée des visiteurs nocturnes, « mais c’est ici que tout commence. »

Pour élaborer ses toiles, Charbel Samuel Aoun, peintre-sculpteur libanais, utilise les matériaux de son petit jardin d’Eden. Il assemble des branchages qu’il recouvre de peinture. Ses œuvres évoquent souvent « la souffrance, la sécheresse, la mort, des états humains qu’on retrouve dans la nature ». Une nature qui est au centre de sa création, à  tel point sur ses peintures les plus récentes, on distingue à grand peine les formes humanoïdes que cachent les voiles végétaux. L’artiste a pour objectif de « parler de l’être, mais pas à travers sa forme ». En se dégageant des formes, il désire prouver à ses concitoyens qu’un certain équilibre est trouvable« Avec tout ce qui se passe autour de nous, je voulais parler de la stabilité de la nature. »

La bicyclette, 2009 ; « Quand tu passes par Beyrouth, tu sens la suffocation des gens qui y vivent. »

La nature contre le social

« La nature au Liban disparaît, déplore Charbel. Les bâtiments s’implantent partout. Personne n’est intéressé par la nature dans cette zone de guerre ». « Le social nous a envahi, comme s’il n’existait que cette réalité, enchérit-t-il, quand tu passes par Beyrouth, tu sens la suffocation des gens qui y vivent. » Par la double observation de la nature et de ses propres sentiments, Charbel « rêve vers l’émotion ». Une émotion parfois troublée, sinon désespérée. A son exposition à la Smogallery de Beyrouth, le peintre a présenté une série de toiles intitulées Lost spring (Printemps perdu). « Les printemps arabes me dépriment, se justifie l’artiste, on est passés de l’espoir à la tristesse ». Il estime que son pays et sa culture ont tout perdu de la saison de laquelle certains se réclament. « Nous ne faisons que vivre des choses triste, comme s’il n’y avait plus de printemps. »

Lost spring, 2012

« J’en ai marre de la guerre, la guerre, la guerre »

Charbel est un artiste en colère. Contre son gouvernement, contre les Libanais, contre tous ceux qui se permettent de détruire la beauté du monde au nom de leurs idéaux. « C’est ce que je sens, je ne détiens bien-sûr aucune vérité scientifique », commente-t-il pour expliquer son dépit. Ce qui l’inquiète le plus, c’est que certains artistes puisent leur inspiration dans les dictateurs qu’ils ont combattu. « Si Moubarak devient l’art…, s’attriste-t-il, évoquant un artiste qui détourne des photographies de l’ancien président d’Egypte, j’en ai marre de la guerre, la guerre, la guerre. » 

Au Liban, les œuvres et le message de du peintre plaisent. Il a été retenu pour représenter le pays dans la catégorie peinture lors des prochains jeux de la francophonie, qui se dérouleront à Nice cet automne. Alors qu’il repose sa tasse de thé, une coupure d’électricité plonge le quartier dans l’obscurité. Une vingtaine de secondes, nous restons silencieux dans le noir total. Quand la lumière se rallume, « tu vois, il n’y a rien de stable ici », murmure Charbel, avant de pousser un soupir qui va se perdre dans la nuit libanaise.

Jean Morizot

Les réactions à l’incendie du mausolée de Sidi Bou Saïd

Largement commentée, la destruction du mausolée de Sidi Bou Saïd a provoqué une vive émotion en Tunisie et chez les observateurs extérieurs. Cette profanation d’un lieu hautement touristique met au jour certaines inquiétudes. Une quinzaine de sanctuaires tunisiens ont été attaqués en moins d’un an.

Dès le lendemain de l’attaque du 12 janvier, Le Point a rapporté la colère et l’incompréhension des habitants du village, très fréquenté par les touristes. Le journal Business News a mis en ligne deux vidéos prises sur place aujourd’hui. On y voit des habitants scander “dégage, dégage, dégage !”. Les cibles de ces cris sont Rached Ghannouchi, leader d’Ennahdha (parti au pouvoir en Tunisie), et Ali Laârayed, ministre de l’Intérieur, venus visiter les décombres.

Les ruines du mausolée du saint Sidi Bou Saïd, qui a donné son nom à la localité du nord de Tunis. AFP

Sur le site Leaders, la journaliste Latifa Moussa s’en prend aux profanateurs du “phare de Carthage”, surnom donné par les Phéniciens à la colline sur laquelle se situe le village. Selon elle, les coupables, qui n’ont pas été identifiés, perpétuent ce genre de violation car ils ne sont aucunement inquiétés par le gouvernement; La Tunisie vit dans la crainte d’une radicalisation salafiste tolérée par un pouvoir passif.

Des attaques récurrentes

Sur le blog Western culturel, hébergé par le Courrier International, Benoît Delmas relaye un recensement par l’association Touensa de la quinzaine d’attaques de mausolées faites dans le pays depuis avril 2012. France 24 donne la parole à l’anthropologue Youssef Seddik. Ce spécialiste se désespère de la perte de manuscrits aussi précieux que ceux emportés par les flammes. « Avec la récurrence des attaques contre les mausolées, les autorités auraient pu récupérer ces manuscrits pour les mettre en lieu sûr, s’agace-t-il. Mais les gardiens des mausolées, qui sont généralement des descendants des wali – chefs spirituels-, refusent obstinément de se séparer des ces livres. Ils refusent même aux chercheurs d’y accéder. »

« En incendiant la Zaouia de Sidi Bou Saïd,ils ont brûlé tous les livres saints du Coran qui s’y trouvaient. Ces individus ne sont donc ni fous de Dieu ni de la religion ; Ce ne sont que des spécimens malfaisants » s’insurge Latifa Moussa.

Face à la colère populaire, le gouvernement a promis qu’il prendrait des mesures de protection des monuments historiques. Reste que le maire de Sidi Bou Saïd, Raouf Dakhlaoui, aurait mis à exécution sa menace de poursuivre en justice Rached Ghannouchi pour avoir tenu des propos incitant à l’attaque de mausolées.

Les dinars contre les livres

Jean Morizot, dessins de Guillaume Duchemin : www.futureisnow.blog.lemonde.fr

“Quand on parle du Liban, ce n’est pas pour la beauté de ses paysages.” ( tourisme au Liban 2/2)

L’accompagnateur George Gharios connaît le Liban, la Syrie, et la Jordanie comme sa poche.  Il revient sur la situation complexe du secteur touristique dans un pays encore hanté par le démon de ses guerres confessionnelles, où religion, politique, et vie sociale sont inévitablement liées.

Le soldat fait un signe de la tête pour indiquer au chauffeur de passer. Il le remercie d’un geste de la main et démarre. Le 4X4 blanc s’élance sur la route du Mont-Liban, en direction de la région du Chouf, territoire des druzes. Au volant, George Gharios, accompagnateur touristique dans les pays du Levant depuis 1996. Ce chrétien maronite, ancien militant des Forces libanaises (milices chrétiennes), a combattu onze ans pendant la guerre (1975-1990). Blessé à deux reprises, il s’est retiré en 1986, car « le diable ne voulait pas de [lui] ».
Quand son véhicule longe le bastion de la famille Gemayel, à Bikfaya, le visage jovial de George se durcit. Du ton froid de l’expert, George explique que l’ancien président Amine Gemayel et son fils Samy se terrent dans le bunker : « Tous les deux, il y a du monde qui les attend pour les assassiner. » Une phrase qui pourrait effrayer le visiteur inhabitué aux us du pays. Pourtant, à part la présence de quelques militaires engourdis par le froid matinal, rien à Bikfaya, ni ailleurs, ne laisse imaginer que les Libanais peuvent rechuter à tout instant dans la guerre civile. Des enseignes américaines de Beyrouth aux souks bourdonnants de Saïda, la décontraction des habitants étonne.
Coincé entre les cieux orageux d’Israël et de la Syrie, le Liban savoure sa paix, sous les regards inquiets de la communauté internationale.

 La situation touristique au Liban est catastrophique. Comment en est-on arrivé là ?

Depuis janvier 2011, nous sommes dirigés par un gouvernement pro-iranien mené par le Hezbollah chiite, qui soutient Assad. La prise du pouvoir par le Parti de Dieu a engendré une grosse pression des occidentaux. Par exemple, le ministère des Affaires étrangères français a inscrit les trois quarts du Liban en zone touristique rouge. En mars de la même année, les premières manifestations ont eu lieu en Syrie…

Qui sont les étrangers qui viennent, ou venaient avant ces événements, visiter votre pays ?
Au Liban il y a trois types de tourisme : La diaspora libanaise, les habitants des pays arabes, et les occidentaux.
On estime à 14 millions le nombre d’originaires du Liban éparpillés dans le monde, parmi lesquels l’homme le plus riche du monde, le Mexicain Carlos Slim Helù  (69 milliards de dollars selon Forbes). Ces expatriés attendent des jours meilleurs pour venir. A quoi bon visiter ce pays instable que leurs parents ont fui ? Et ils représentent un gain moindre pour l’économie du tourisme car ils logent généralement dans leurs familles.

Les riches habitants du Golfe représentent la moitié de votre fréquentation touristique.
Les arabes sont principalement Saoudiens, Kowetiens, Qatariens. Ils viennent en été, quand il fait trop chaud chez eux. Le Liban, pour eux, c’est l’Europe. Ils ne sont pas coincés par la religion; Ils ne viennent pas pour voir les colonnes de Baalbek. En ce moment, ils sont de très mauvaise humeur.

A cause du gouvernement chiite ?
Les pays du Golfe et le Liban ont des partenariats. Il y avait un accord. Saad Hariri (sunnite, fils de Rafic Hariri) devait rester Premier ministre. Quand il a été démis au profit des serviteurs de l’Iran et de Bachar al-Assad, leurs gouvernements ont dit : « Vous vous foutez de nous ? » Ils ont lancé un boycott sur le pays. Depuis, leurs habitants viennent de moins en moins.

Et les occidentaux ?
Quand on parle du Liban, ce n’est pas pour la beauté de ses paysages. Les occidentaux ne voient que des milices armées à la télévision. Quand al-Hassan (victime d’un attentat le 19 octobre) se fait tuer, cela fait l’ouverture des journaux. Le chef de la sécurité assassiné en pleine journée à Beyrouth, c’est une publicité moyenne pour l’image du pays…

Après avoir arpenté le Liban, cette image peut sembler injustifiée…
Vous avez eu peur à Saïda (foyer de vives tensions entre sunnites et chiites) ? Les Français me disent qu’ils se sentent moins en danger ici que dans le métro parisien. Il y a des zones à éviter ? Non, non, et non. En quinze ans de métier, je n’ai jamais eu un seul problème avec mes touristes au Liban. Demain je vous emmène dans la Bekaa (région à l’est du pays, où règnent les trafiquants) si vous voulez. Je peux même vous déposer à Beyrouth-sud (bastion du Hezbollah). On vous surveillera, mais personne ne viendra vous embêter. Le Hezbollah n’a pas envie d’attirer l’attention sur lui.

« Je peux vous déposer à Beyrouth-sud », où le Hezbollah règne en maître absolu.

Selon vous, vers quel avenir se dirige le Liban ?
Quand Bachar aura dégagé, les pro-iraniens auront les ailes coupées. Je pense qu’à ce moment, Israël mènera une guerre contre le Hezbollah pour supprimer son stock de roquettes. Le mouvement du 14 mars reprendra le pouvoir (coalition d’opposition hostile à Damas, qui regroupe les sunnites de Saad Hariri et les chrétiens opposés au général Aoun). C’est mon analyse mais beaucoup de Libanais la partagent. Vous voyez, on a dit qu’on ne parlerait que de tourisme, et nous voilà revenus à la politique. Tout y est tellement attaché ici…

Jean Morizot

Lire la première partie.

Liban : Comment attirer les touristes dans la région la plus conflictuelle du monde ? (1/2)

Depuis bientôt deux ans, le Liban n’attire plus les touristes. « La petite France » doit supporter, en plus de sa propre instabilité politique, le voisinage des deux conflits les plus médiatiques au monde: les tensions israélo-palestiniennes et la guerre civile qui ravage la Syrie. Une situation décourageante pour les visiteurs potentiels.

Au pied d’un cèdre pluri-millénaire, les boutiques de souvenirs attendent des clients qui ne viendront pas. J.M©

« Aux yeux du monde, l’intégralité du Moyen-Orient représente une zone chaude. » Dan Nader est un des rares professionnels du tourisme au Liban. Son entreprise, TLB Destinations, basée au nord de Beyrouth, propose des circuits de découverte des pays du Levant. « Il y a une grande confusion. Les touristes préfèrent repousser leur voyage à plus loin, ce qui est compréhensible. Il y a pourtant au Liban un degré de liberté unique en orient. » La situation géographique du pays est particulièrement complexe. Le Liban a deux frontières terrestres : Israël au sud et la Syrie au nord et à l’est.

Dan fonde son agence en 1996, six ans après la fin de la guerre civile (1975-1990). Le pays, ravagé par quinze ans de conflit, est en pleine reconstruction. « Il n’y avait aucune infrastructure et les moyens manquaient, se souvient-il. La plus grosse difficulté, c’était le manque de savoir faire. Il a fallu former les acteurs du tourisme. Comme souvent au Liban, ce sont les entreprises privées qui ont donné l’impulsion. »

Plus forte croissance touristique mondiale en 2009

Après une décennie de stagnation, l’offensive israélienne de juillet 2006, alors qu’une croissance de 5 % était attendue, met temporairement le pays à terre. Le PIB chute de plus de 4 %. Mais la nation du cèdre se remet immédiatement sur pieds. L’entreprise de Dan a peu souffert. « La guerre de 2006 nous a affecté pendant trois à quatre mois. La chute a été violente mais n’a pas duré dans le temps. »
Pour tous les secteurs économiques, la période 2007-2010 est formidable (8,3 % de croissance en moyenne). En 2009, le Liban est le pays qui enregistre la plus forte hausse de fréquentation touristique au monde, avec une augmentation de 45 %, d’après un rapport de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), cité par le quotidien francophone L’Orient-Le jour. Le pays accueille deux millions de visiteurs (pour quatre millions d’habitants). A cette période, et jusqu’au début 2011, Dan emploie vingt-cinq personnes.

« Que nous reste-t-il au Liban ? »

Mais le ciel va vite s’obscurcir. En janvier 2011, le Premier ministre Saad Hariri est poussé vers la sortie. La constitution exige que son poste revienne à un sunnite. Najib Mikati, allié au Hezbollah et ami de Bachar Al-Assad, forme un nouveau gouvernement. De l’autre côté de la frontière, le conflit s’intensifie et dégénère en Syrie. L’accession au pouvoir des pro-syriens à Beyrouth, et le début de la révolution à Damas entraînent le Liban au bord du gouffre.

Le taux de croissance chute à 1,5 % l’année dernière. Dan doit se séparer de 19 de ses 25 employés. « Entre 2010 et 2011, nous avons calculé une baisse de 83 % des touristes européens« , se désole-t-il. « Que nous reste-t-il ici ? Il n’y a pas d’industries, pas de pétrole, pas d’agriculture. Nous avons seulement notre système bancaire et le tourisme. » 

Promouvoir l’image du Liban

D’après le Fonds monétaire international (FMI), le tourisme représente 13% du PIB du Liban. « Il faut instaurer une promotion au niveau national, faire comme l’Egypte ou la Jordanie qui mettent le budget nécessaire. Ils installent des publicités dans les métros européens. Nous, nous n’avons que deux offices du tourisme à l’étranger ! (Un à Paris et un au Caire)« , assène Dan. Sa prière a peut-être été entendue. Le ministre du Tourisme, Fadi Abboud, a présidé le 16 novembre dernier un Conseil national pour la promotion touristique. Mais, coincé entre « le carnage syrien, les tensions israélo-palestiniennes et les manifestations en Jordanie », le Liban doit déjà gérer sa « propre instabilité politique », constate Dan, dépité. « Il nous manque ce point, la stabilité. Quand nous l’aurons trouvée, nous deviendrons un pays phare du tourisme mondial. »

La suite, avec un décryptage de la situation par un accompagnateur professionnel, ici.

Jean Morizot

Hachemi Ghozali, fondateur du magazine Rukh, L’esprit du nouveau monde arabe

Le trimestriel Rukh se consacre à la vie dans le monde arabe. Le deuxième numéro sort ce jeudi 8 novembre. Près de deux ans après les révolutions, son fondateur, Hachemi Ghozali, souhaite offrir une vision large et authentique de la situation. Rencontre.


Rukh, deuxième du nom. Un numéro ayant pour thème « la vitesse »

Donner à entendre le bruit de la vie, une fois que se sont tus les sifflements des bombes et le grondement des foules. Le pari de Hachemi Ghozali est audacieux. Le numéro deux de son magazine Rukh, dédié au monde arabe, sort jeudi. Une publication, format livre, contenu magazine, nourrie par « des plumes confirmées ou des jeunes, des auteurs du monde entier, qui vivent sur le terrain depuis toujours ou qui n’y sont allés qu’une fois, des intellectuels ou des artistes ».

Attablé dans un café du 7 ème arrondissement, il garde, en homme pressé, casquette et écharpe. Les yeux fatigués de cet ancien science-posard de 27 ans parviennent toutefois à quitter, quelques minutes, l’écran de son téléphone. Il explique rapidement son parcours, pressé de parler de son magazine. Mi-2011, alors qu’il s’est exilé au Japon pour faire du conseil sécuritaire, la crise conséquente à la catastrophe de Fukushima le pousse à regagner la France.
A cette époque, les évènements se succèdent, d’abord en Tunisie, puis en Egypte et en Libye. Il se passionne pour le devenir de ces peuples après la révolution, quand les médias occidentaux auront plié bagage. Des cendres de son premier projet, Balise, il crée Rukh, ainsi nommé en hommage « au phénix de l’antiquité persane ». Sa revue se veut le lien « entre la France et  ses anciennes colonies, entre les pays arabes, qui se comprennent mal, et entre les pays du Maghreb et les pays du Levant (proche-orient, ndlr). » Dans cette optique, une version anglophone doit voir le jour en mars prochain.

« Les rebelles arabes ne sont pas que des gens armés jusqu’aux dents »

« Ma mère est Tunisienne, mon père Algérien, et j’ai grandi au Maroc. Mais je rêve en français », raconte Hachemi. Pour son magazine, il fait vœu d’universalité. « Rukh est un magazine généraliste où chacun prend ce qui lui convient. Certains s’intéresseront au cuisinier qui présente son tajine moléculaire, d’autres au récit de la construction chaotique d’une autoroute en Algérie. »

Le premier numéro de Rukh Les rebelles ne sont pas ceux que l’on croit, est paru en juin dernier. « Quand on tape « rebelle arabe » sur un moteur de recherche, on ne voit que des gens armés jusqu’aux dents. Pourquoi pas des artistes ou des poètes ? Ils sont nombreux. »
Le numéro 2 (à paraître jeudi 8 novembre) est consacré à la vitesse : « Nous sommes allés vérifier la rapidité des connexions internet en Libye après la chute du système de communication hégémonique de Kadhafi. Nous avons couvert une course de voiliers à Oman. Et la vitesse, ça peut aussi être la lenteur … »

Sortir des clichés

Hachemi souhaite ignorer certains sujets. Le roi du Maroc, par exemple. « Parce que tout le monde le fait. Nous ne cherchons pas à être le Canard Enchaîné du monde arabe. » Il n’a jamais été un admirateur béat des mouvements révolutionnaires de 2011 : « Il y a des réalités qui font mal. Non, tout n’est pas idyllique ». Loin d’être un adepte de la table-rase, il compte sortir des clichés, en toute impartialité.  » Nous voulons simplement rencontrer des gens qui font le monde arabe au jour le jour, pour essayer de comprendre où va ce monde. »
Et si, aujourd’hui, les médias évoquent le printemps arabe avec scepticisme, Hachemi Ghozali réagit : « Comment croire que les choses peuvent évoluer si fort en si peu de temps ? On ne pourra pas tirer les premières conclusions du mouvement avant au moins quinze ans. » Rukh s’érige pour qu’un jour Hachemi Ghozali n’ait plus à citer Lampedusa : « Nous fûmes les guépards, les lions ; ceux qui nous remplaceront seront les chacals et les hyènes. »

Infos pratiques : Rukh est tiré à environ 15 000 exemplaires. Il est disponible en kiosque en France, au Maroc (Casablanca, Marrakech, Rabat), en Algérie, en Belgique, au Canada. En France, il coûte 7 euros.

Jean Morizot

Quelques minutes de culture

Hier soir, j’étais en compagnie de mon ami l’écrivain tunisien Zied Bakir et de son ami l’écrivain franco-marocain Salim jay. Ils m’avaient invité à l’ouverture de l’exposition Vies d’exil 1954-1962, consacrée au quotidien des Algériens de France durant cette période trouble. Soirée maghrebine, donc.

Alors que Salim détaillait chaque panneau, Zied et moi avons fui la foule pour visiter l’exposition permanente de la Cité de l’immigration. Comme tous les gardiens étaient occupés à surveiller l’évènement du jour, nous étions seuls dans les salles. Zied en a profité pour satisfaire un odieux penchant propre à son peuple; la dégradation d’œuvres d’art :

Zied, qui a connu les foyers d’immigrés, peut s’étendre en toute légitimité sur ce lit

Le temps que je le dénonce, il avait pris la fuite. Je l’ai retrouvé avec son compère au café. Salim commandait un thé vert, se justifiant de ne pas prendre d’alcool : « Mon père a bu pour moi ». Au fil de la discussion, il en vient à citer le poète Guy Tirolien : « Je suis né fatigué ». Zied répond : « Espérons qu’il est mort en pleine forme ».

Les écrivains Zied Bakir et Salim Jay

Zied, qui s’est lui-même exilé de Tunisie sous le régime Ben Ali, a publié On n’est jamais mieux que chez les autres, aux éditions Encre d’Orient. Il n’a toujours pas pu remettre les pieds dans son pays. Son parcours fascinant fera l’objet d’un article ultérieur.

Salim, dont le principal défaut est de connaître l’intégralité de la littérature mondiale, publiera bientôt Journal intime du XXème siècle, une anthologie de journaux et mémoires parus entre le 1er janvier 1901 et le 31 décembre 2000.

L’exposition Vies d’exil se tient au Palais de la porte Dorée jusqu’au 19 mai 2013.