Bastien Vivès, nouveau prince de la bande dessinée

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Le prolifique et marginal Bastien Vivès s’est lancé dans un vaste projet de manga, Lastman. Capable de jouer sur tous les terrains, le dessinateur de 29 ans, qui a conquis critiques et lecteurs, tente d’expliquer les raisons de son succès.

Un virtuose de 29 ans, nouveau visage de l’exception culturelle française

Il sourit peu, ne rit jamais, est toujours drôle. Installé à la terrasse du café Bidule, rue Faidherbe (Paris XII), avec son sweat en laine, ses longs cheveux et ses lunettes rondes, Bastien Vivès, 29 ans, a un look d’intellectuel des années 1970. « C’est l’endroit où je vais quand je dois descendre », explique-t-il en commandant un soda. Nous sommes à deux pas de son quartier général, l’atelier Manjari, où il travaille avec ses partenaires Michaël Sanlaville et Balak sur un ambitieux projet de shōnen (manga au long cours) à la française, Lastman (Casterman). Avec trois tomes finalisés (le numéro 2 sort le 12 juin) et un objectif total de douze volumes, les compères produisent à un rythme effréné. « C’est compliqué d’essayer d’avoir un gros projet éditorial, commente Vivès, Casterman joue la carte nickel. Si on se plante, ce sera de notre faute. » Une série qu’ils n’auraient peut-être pas pu entamer sans la notoriété de Bastien. « J’ai cette opportunité. J’ai un public. Les journalistes parlent de mon travail. Maintenant, je peux faire ce que je veux. »

Au moment de signer pour Lastman, Bastien s’est dit : « Putain ça y est ! J’ai fait mes armes. » Et quelles armes ! Plus de vingt publications, la critique à ses pieds, ses chefs-d’œuvre d’épure Le goût du Chlore et Polina (Casterman) traduits dans sept langues, des sorties en Chine et au Brésil. « Ce sont de toutes petites niches de lecteurs, relativise l’auteurPolina a été tiré à 1500 exemplaires en anglais. » Son humilité affichée n’y changera rien, Bastien Vivès est la nouvelle star du monde de la bande dessinée. « Je crois que j’ai fait des bouquins qui ont plu aux meufs, ce qui est rare dans la BD », analyse-t-il. Selon lui, les lecteurs aiment la sincérité avec laquelle il tente de magnifier le quotidien. La petite Polina est une danseuse semblable à cent mille danseuses, mais par son histoire merveilleuse et le trait de Vivès, la bande dessinée atteint l’état de grâce et permet « de s’évader quelques secondes » avant de revenir à la réalité. « Le simple fait de sentir que Polina existe vraiment dans la tête des gens quand ils m’en parlent, c’est une grande fierté », confie le créateur, ému. « Pouvoir donner vie à quelqu’un, c’est incroyable », ajoute-t-il.

« Mes bouquins ne sont pas politiques »

Vivès est habité par le goût de l’original, c’est-à-dire du hors-norme. Il peste contre l’uniformisation de la production artistique, prend l’exemple des séries télévisées. « Tu changes la couleur de cheveux et le prénom et tu fais six saisons, ça n’a aucun intérêt. » Les héroïnes de La Grande Odalisque (Dupuis) sont outrageusement belles, comme il est normal qu’un mannequin ait des proportions saisissantes. Ce pourquoi le dessinateur plaide pour le culte du corps. « Je n’ai pas envie de voir mon slip porté par un type tout pourri », observe-t-il en évoquant une campagne de publicité qui met en scène des gens « normaux ». « Et les meufs savent très bien qu’elles ont un peu de hanches. Après, si leur mec n’est pas un connard, il leur dira quand même qu’elles sont les plus belles. »

En 2012, le dessinateur a publié ses notes de blog (Delcourt), dans la collection du mentor Lewis Trondheim. Dans ces scènes de la vie quotidienne (La Famille, l’Amour, La Guerre…), Vivès s’amuse à démonter les codes sociaux et à mettre en scène les fantasmes de ses contemporains. Quand on tente d’analyser le fond de ses planches, Bastien se refuse à tout commentaire. « L’interprétation, ce n’est pas mon problème. Mes bouquins se sont pas politiques. A part peut-être Les melons de la colère (Les Requins Marteaux)« , une bande dessinée pornographique et incestueuse où une jeune fermière naïve se fait violer en groupe par les notables de sa ville. Si le titre évoque Steinbeck, l’auteur désamorce :  » Ça, c’est un choix de l’éditeur. Moi je voulais l’appeler Le vent dans les meules. »

Toujours décontracté, pince sans-rire et provocateur, le personnage peut agacer. Pour certains observateurs, Vivès est un fumiste. « Je n’aurais pas ce succès si j’étais un branleur, se défend-il, je fais mon travail de manière sérieuse, mes personnages sont aboutis, je suis honnête. » Tellement honnête qu’en remerciement pour les services rendus pendant ses années étudiantes, il s’est récemment acheté une licence Photoshop « au lieu d’un aspirateur à mille euros ».

Le triomphe de l’éternel adolescent

Depuis l’enfance, Vivès est un obsédé. Par le dessin. Il confesse qu’il « n’a jamais su faire que ça ». Pour comprendre sa liberté de ton, il faut étudier le bédéaste débutant, encore amateur. En 2005, il se crée une petite notoriété sur Internet par son personnage de Poungi la racaille, un pingouin paumé qui traîne dans les salles de jeux en réseau et insulte des filles à la poitrine opulente dans la rue. Facebook n’a pas encore traversé l’Atlantique, c’est l’époque des Skyblogs, de MSN-Messenger, de la démocratisation des jeux en ligne, de l’émergence d’un phénomène qu’on commence alors à définir par l’anglicisme « geek ». Avec le ridicule mais atrocement réaliste Poungi, le jeune Bastien révèle déjà son talent pour la caricature et son sens de la mise en scène.

Huit ans plus tard, ses œuvres, sérieuses ou non, s’arrachent dans les temples de la consommation culturelle. Elles sont le fruit de l’esprit rêveur mais appliqué d’un enfant sérieux. Comme tous ces artistes qui ont refusé de passer le cap de la puberté, Bastien Vivès est un authentique créateur d’univers. Un adolescent attardé en passe de devenir un maître du neuvième art.

Jean Morizot

Et sinon un petit dessin :

« Si je voulais gagner de l’argent, je ne ferais pas de BD »
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Rencontre avec les auteurs d’un premier roman (2/2) : Un couac et des claps

Retour de la cantine. Café. Les convives s’installent. La salle est bondée. On étouffe. Philippe Cohen-Grillet ne tient plus en place. Il a trop mangé. La pavane l’insupporte. Il insulte auteurs, organisateurs, lecteurs. Absurdités et terribles vérités. Murmures dans la salle. Les dames font des malaises. Il ne s’épargne pas. Aucune jubilation dans ses propos. Un homme du public lui fait passer un morceau de papier plié. L’écrivain hallucine. Il menace. Il dit qu’il va parler. L’assemblée feint de n’avoir rien vu. De n’avoir pas compris. Nous louvoyons. « Quel beau plafond ! » Ça va péter. Cohen-Grillet le sait. Il renonce. Il se lève. Il s’en va. Dommage. Nous restons.

Signatures

Les écrivains détestent leurs éditeurs qui sont des escrocs et les éditeurs méprisent leurs auteurs qui sont des feignasses. C’est acquis. Eh bien non ! Candides débutants ou monstres de flagornerie, nos invités adulent en chœur leurs propriétaires. La peur de signer un contrat piégé ? Caroline Vié éclate de rire : « Il n’y a aucun piège. Il suffit de lire. Vous cédez en toute connaissance de cause tous vos droits. Vous signez. » Sylvain Pattieu révèle son pécule. Une blague. Ces gens-là écrivent à la passion et viennent nous voir bénévolement. Comme ailleurs, c’est une affaire de contact. S’ils nous plaisent, on peut même leur faire passer de petits papiers.

Rencontre avec les auteurs d’un premier roman (1/2) : Le bal des débutants

Ils sont étudiants, peintres, professeurs, journalistes. Ils viennent de Seine-Saint-Denis, du Loir-et-Cher, de Carcassonne. Leur point commun ? Ils publient tous un premier roman. La bibliothèque Mouffetard (Paris Vème) les a réunis pour une journée d’échange. Florilège.

Quelle classe ! Ils rient. Ils baillent. Ils envoient des textos. Ils se chamaillent. Certains sont ponctuels, d’autre très en retard. Un n’arrivera jamais. Ce sont les auteurs de premiers romans de cette rentrée littéraire 2012.

De gauche à droite : Les Affreux, Des Impatientes, The Queen is dead, Autour de moi, L’Assassin à la pomme verte, Que nos vies aient l’air d’un film parfait, Viviane Elisabeth Fauville, Brioche

10 H 30, fin de la récréation. Les bizuts sont prêts mais les chaises dévolues au public restent vides. Les organisateurs entament les hostilités. Il y a là Chloé Schmitt (Les Affreux, Albin Michel), Emmanuelle Guattari (La Petite Borde, Mercure de France), Carole Fives (Que nos vies aient l’air d’un film parfait, le Passage), Sylvain Pattieu (Des Impatientes, Editions du Rouergue), Philippe Cohen-Grillet (Haut-et-court, le Dilettante), Manuel Candré (Autour de moi, Joëlle Losfeld), Christophe Carlier (L’assassin à la pomme verte, Serge Saffran). Ils seront plus tard rejoints par Caroline Vié (Brioche, J-C Lattès), Aurélia Bonnal (The Queen is dead, Buchet-Chastel), et Julia Deck (Viviane Elisabeth Fauville, Editions de Minuit).

Ecrire ? Publier ? Pour Philippe Cohen-Grillet, qui se chauffe (cf : 2ème partie), il s’agit d’un « acte fondamentalement égocentrique, orgueilleux, et présomptueux ». Ses comparses font la moue.

Acculé par les questions, Manuel Candré avoue : « J’ai écrit de la merde pendant tellement longtemps. J’écrivais pour les mauvaises raisons et ne cessais de m’interroger : Pourquoi ta singularité vaudrait-elle quelque chose ? » L’auteur a mis du temps à trouver un mode d’écriture. Il va au café et travaille une heure. Pas tous les jours. Ce qui explique qu’il ait mis quatre ans à écrire son livre : « Je ne peux pas écrire plusieurs heures de rang. C’est une question de puissance de l’écriture. J’en ai une petite, je fais avec. »

Christophe Carlier explique comment il a découvert l’univers de son livre alors qu’il était en train de le façonner : « J’ai cheminé très lentement. J’étais mécontent de moi au fur et à mesure de l’écriture ». Il compare le palace où se déroule son intrigue à la création romanesque :  » On explore et on découvre un couloir. Des chambres à visiter. Et puis on va à la cave, on s’aventure au grenier… »

Chloé Schmitt a fait une crise de manque lors d’un exil scolaire de six mois à Milan. Alors elle a écrit. Elle cite Cioran :  » On n’habite pas un pays, on habite une langue ».  Petite, elle ne voulait pas lire, « par esprit de contradiction » : ses parents sont professeurs. Ils ont une fille publiée chez Albin Michel.

Dans La Petite Borde, Emmanuelle Guattari évoque son enfance dans l’hopital psychiatrique fondé par son père, Félix Guattari

 

L’héritage de Vichy : Ces 100 mesures toujours en vigueur

Une fois n’est pas coutume : hier soir après le foot, je ne veux pas mettre la tête dans la gazinière. Je fuis les beuglements de Christian Jean-Pierre en zappant sur Ce soir (ou jamais !). Parmi les invités, le businessman Charles Beigbeder, l’économiste Thomas Piketty, l’actrice Dolores Chaplin (petite-fille de). Les discussions du jour portent sur :

– La taxation des œuvres d’art, sujet dépassé depuis l’après-midi.

– La dépénalisation du cannabis, sujet dépassé depuis la veille, depuis juin dernier, depuis le 18 joint 1976.

L’héritage de Vichy, aux éditions Armand Colin

Après ces débats et un interlude sur l’homme de l’an 3000, l’historienne Cécile Desprairies rejoint le plateau. Cheveux courts au carré, foulard et jupe bleu turquoise, lunettes avec branches à damier, cette universitaire a le teint rougi par le stress. Un peu perdue sur son canapé parmi les habitués, elle entame le dialogue avec l’animateur.

Cécile Desprairies publie L’héritage de Vichy : Ces 100 mesures toujours en vigueur. Dans ce livre, elle a « essayé dans différents domaines d’expliquer à quel point nous sommes influencés par cette période ».

Taddéï liste certaines de ces mesures prises pendant la guerre. L’invitée commente. Quelques lois sont inspirées du programme inachevé du Front populaire, qui n’a pu gouverner que deux ans. D’autres s’alignent sur les idéologies de l’occupant. Résumé de l’entretien :

– La carte nationale d’identité obligatoire : pour savoir qui est qui …

– La police d’Etat : pour garder la paix. Les gestuelles et costumes sont inspirés par les nazis : Le Larousse précise:  » En 1941, les policiers sont obligés de prêter serment de fidélité au Maréchal Pétain: « Je jure fidélité à la personne du Chef de l’Etat pour tout ce qu’il me commandera dans l’ intérêt du service et de l’ordre public pour le bien de la patrie. »[…] Le 23 avril 1941, création de la Police Nationale. La police est étatisée dans toutes les villes de plus de 10 000 habitants et Paris conserve toujours sont statut particulier. L’organisation de la police restera pratiquement ainsi jusqu’à la fin du XXe siècle. »

– L’heure d’été : on règle sa montre sur l’horaire en vigueur à Berlin. Supprimée à la libération, elle fut réinstaurée en 1976 lors du choc pétrolier.

– Le code de la route : l’Allemand pouvant s’égarer en tentant de se rendre de Champs-sur-Yonne à Mailly-la-Ville, il est nécessaire d’instaurer une signalétique claire.

– La fête des mères.

– L’accouchement sous X : pour empêcher l’infanticide, l’avortement (alors puni de mort), promouvoir les naissances et protéger les « enfants de Boches ».

– La « retraite des vieux ».

– Le salaire minimum (aujourd’hui Smic) : bien inférieur au salaire du STO, programme de travail auquel il est vivement recommandé de souscrire.

– La loi de non-assistance à personne en danger : une loi nazie, qui n’existe qu’en France et en Allemagne. Elle oblige à intervenir lorsqu’il y a du grabuge dans la rue, notamment des attentats contre les Teutons. L’auteur explique qu’elle est « contraire au droit romain » car il est question de « punir quelqu’un pour quelque chose qu’il n’a pas fait ».

– La sirène du premier mercredi du mois à midi : « en Fa dièse ». Si quelqu’un sait pourquoi.

– La culture de la tisane : des « boissons chaudes hygiéniques » pour déshabituer de l’alcool, dont la vente est interdite au-delà de 16°.

– Le menu au restaurant : face aux restrictions, il est obligatoire de proposer un plat du jour à la carte à prix fixe.

– Mozart : le compositeur est totalement oublié à l’époque. Ce sont les Allemands qui imposent son culte.

– Les femmes ont plus de droits au travail et disposent d’un carnet de chèque.

– La visite médicale pour les enfants à l’école : autre mesure hygiéniste.

– Le sport au baccalauréat : conséquence du culte du corps.

Jean Morizot

Quelques minutes de culture

Hier soir, j’étais en compagnie de mon ami l’écrivain tunisien Zied Bakir et de son ami l’écrivain franco-marocain Salim jay. Ils m’avaient invité à l’ouverture de l’exposition Vies d’exil 1954-1962, consacrée au quotidien des Algériens de France durant cette période trouble. Soirée maghrebine, donc.

Alors que Salim détaillait chaque panneau, Zied et moi avons fui la foule pour visiter l’exposition permanente de la Cité de l’immigration. Comme tous les gardiens étaient occupés à surveiller l’évènement du jour, nous étions seuls dans les salles. Zied en a profité pour satisfaire un odieux penchant propre à son peuple; la dégradation d’œuvres d’art :

Zied, qui a connu les foyers d’immigrés, peut s’étendre en toute légitimité sur ce lit

Le temps que je le dénonce, il avait pris la fuite. Je l’ai retrouvé avec son compère au café. Salim commandait un thé vert, se justifiant de ne pas prendre d’alcool : « Mon père a bu pour moi ». Au fil de la discussion, il en vient à citer le poète Guy Tirolien : « Je suis né fatigué ». Zied répond : « Espérons qu’il est mort en pleine forme ».

Les écrivains Zied Bakir et Salim Jay

Zied, qui s’est lui-même exilé de Tunisie sous le régime Ben Ali, a publié On n’est jamais mieux que chez les autres, aux éditions Encre d’Orient. Il n’a toujours pas pu remettre les pieds dans son pays. Son parcours fascinant fera l’objet d’un article ultérieur.

Salim, dont le principal défaut est de connaître l’intégralité de la littérature mondiale, publiera bientôt Journal intime du XXème siècle, une anthologie de journaux et mémoires parus entre le 1er janvier 1901 et le 31 décembre 2000.

L’exposition Vies d’exil se tient au Palais de la porte Dorée jusqu’au 19 mai 2013.